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Le Prix Nobel de la paix a récompensé le vendredi 8 octobre 2021, deux journalistes : la Philippine Maria Ressa et le Russe Dmitri Mouratov, pour « leurs efforts en faveur de la liberté d’expression, qui est une condition préalable à la démocratie et à une paix durable ». Alors qu’Haïti affiche de mauvaises notes par rapport à ce droit fondamental, le reste du monde franchit un seuil décisif, surtout qu’il s’agit du premier “Prix Nobel de la paix” décerné à des journalistes depuis que l’allemand Carl Von Ossietzky l’ait obtenu en 1935. L’occasion pour la rédaction de IMEDIA de revenir sur l’importance de la pratique du métier de journalisme en Haïti.

« Rien n’est possible sans les faits. Un monde sans faits signifie un monde sans vérité et sans confiance”, a déclaré Maria Ressa dans un entretien diffusé par son média d’investigation, RAPPLER, juste après avoir reçu ce prestigieux prix récompensant son travail assidu. Son média, qu’elle a cofondé en 2012, a acquis une grande notoriété grâce à ses reportages d’investigation, notamment sur les meurtres à grande échelle commis dans le cadre d’une campagne policière anti-drogue. Dmitri Mouratov a quant à lui été l’un des cofondateurs et rédacteur en chef du journal Novaïa Gazeta, l’une des rares publications conservant encore une certaine indépendance en Russie.

Sur quel socle devrait-on échafauder cette liberté à laquelle nous aspirons tant ?

La liberté de la presse se fonde sur le rôle social incombant aux médias et aux professionnels de l’information dans une société démocratique. Un rôle qui consiste essentiellement à collecter, traiter et diffuser l’information en toute liberté. Cette liberté doit être sauvegardée et protégée coûte que coûte, car la vie démocratique en dépend. S’il est vrai qu’en Haïti, les lois relatives à la liberté de la presse ont évolué, l’organisation Reporter Sans Frontière dans son classement mondial, place toutefois Haïti à la 87e place sur les 180 pays qui étaient en liste. De nombreux facteurs peuvent expliquer notre mauvaise performance en matière de liberté de la presse.

Les travailleurs de la presse face à l’insécurité chronique

D’abord, les travailleurs de la presse se trouvent aux prises par rapport au climat de terreur qui règne dans le pays, ce qui rend l’accès à l’information assez difficile.

Quand ils ne sont pas les cibles directes des gangs armés qui crachent les feux de l’enfer sur le territoire national, les journalistes sont tout simplement victimes de l’insécurité généralisée. La plupart des journalistes rapportent même avoir mis en place des stratégies permettant de ne présenter que des informations sans grands enjeux, susceptibles de déranger bandits ou certaines autorités étatiques. Un tel choix ne produit d’autres effets, sinon que la pauvreté de contenu et l’amenuisement de la qualité du travail journalistique.

En effet, les médias haïtiens se versent le plus souvent dans un journalisme de consommation et non une presse de production. Ainsi, ils ne traitent que ce qu’ils voient et entendent. En Haïti ce métier court à sa ruine.

Traitant les faits qui expliqueraient les raisons pour lesquelles certains genres journalistiques sont délaissés au profit d’un journalisme d’actualités, le réseau international des journalistes énumère certaines pistes de réflexions. D’abord, on constate que la plupart des professionnels de la presse aiment se verser dans une certaine facilité. « Les gens s’intéressent beaucoup plus à l’information à chaud en Haïti, au scoop ». De ce fait, ceux qui sont censés mener les investigations, se questionnent de plus en plus sur les résultats de ces dernières. « Il arrive certaines fois qu’une enquête ne produise simplement pas de résultat. Du coup, certains journalistes préfèrent développer la culture de la facilité, ce qui leur permet d’atteindre plus facilement la population, au lieu de réaliser des travaux qui nécessitent du temps. Alors que ces derniers seraient profitables tant pour eux que pour leur communauté », Soutenait Clément Collegue, secrétaire de l’Association des journalistes indépendants d’Haïti (AJIH).

Cependant, il faut souligner qu’à certains égards, des efforts ont été consentis dans le milieu afin de fournir un travail en profondeur et de qualité. Toutefois, les plus déterminés et illuminés ont buté sur des obstacles. En effet, les quelques rares journalistes qui tentaient d’œuvrer dans le champ d’investigation ou qui ne mâchaient pas leurs mots dans le cadre d’un travail journalistique, sont souvent agressés, tués ou forcés de quitter le pays. Ainsi, l’assassinat du journaliste Néhémie Joseph en 2019, qui avait pourtant alerté l’opinion publique des menaces qu’il recevait sur ses réseaux sociaux, reste l’un des crimes les plus ignobles perpétrés à l’encontre des professionnels de la presse dans l’histoire très récente du pays. Nous n’omettons pas le double assassinat sanglant des journalistes la Radio vison 2000 Diego Charles, et Marie-Antoinette Duclaire de la Radio Sans Fin qui pourrait incarner en toute vérité, les Dmitri Mouratov et Maria Ressa haïtiens. Nous pourrons faire mille conjectures, un fait en est certain, si on ne change pas les modes de pratique du journalisme en Haïti, le métier partira directement vers sa ruine.

De plus, on assiste en Haïti, à un manque de qualification des journalistes. Ce qui, en mai 2017, avait poussé le journaliste senior Clarens Renois à encourager ses confrères « à renforcer leurs compétences et capacités de manière à mieux organiser et discipliner leur travail ». Des déclarations qu’il a faites dans une entrevue accordée au magazine Challenge. «Mieux le journaliste est formé, plus il est en mesure d’utiliser cette arme à double tranchant », avait-il targué.

Ainsi, la qualité de la profession de journaliste et la perception des journalistes par le public en Haïti, doivent être améliorées et protégées. Au lieu de cela, les législateurs ont même pensé à un moment de réduire la liberté d’expression des journalistes, comme il est attesté au projet de loi voté en 2017 visant à sanctionner le travail, sinon les dérives des journalistes. Ce projet de loi sur la diffamation votée au Sénat, est symptomatique d’une atteinte à la liberté d’informer, car traiter la légalité de la diffamation est assez complexe selon certains experts, parmi lesquels, maître Patrick Laurent qui a fait savoir dans les colonnes qu’il s’agit « d’une loi à caractère pénal et des lois du genre sont d’ordre d’interprétations strictes, ne pouvant contenir des failles. »

De plus en Haïti, l’accès à l’information n’est pas garanti, mis à part le chapitre de la Constitution haïtienne, où il est question de liberté d’expression, le droit des journalistes à soutirer des « infos » d’une institution, n’est reconnu dans aucun document légal.

La précarité des journalistes

Cela demeure un fait que les conditions dans lesquelles travaillent les journalistes haïtiens restent précaires. La précarisation des journalistes et la censure au sein de certains médias privés expliquent cet état de fait. Sachant que l’investigation nécessite non seulement du temps et de l’argent, le journaliste se trouve dans la fâcheuse habitude de fournir un travail léger, apparemment proportionnel à son salaire.

Parallèlement, Dmitri Mouratov qui avait déjà reçu plusieurs récompenses pour son combat en faveur de la liberté d’expression, comme le Prix international de la liberté de la presse du Comité pour la protection des journalistes en 2007, et la Légion d’honneur française en 2010, n’a pas souffert de cette précarité caractérisée des journalistes haïtiens. Car Alexander Lebedev et Mikhaïl Gorbatchev sont officiellement entrés au capital du Novaya Gazeta en reprenant les 49 % des parts du journal et en le sauvant de la faillite.

A. Lebedev quant à lui est une figure moins connue. Ancien du KGB/FSB devenu milliardaire, lors de la reprise de Novaya, a obtenu 39 % des parts du journal, n’en laissant que 10 % à M. Gorbatchev. Selon quelques données en 2010, il couvrait près de 80 % des coûts du journal dont le chiffre d’affaires est estimé entre 2,5 et 3 millions de dollars américains en 2006. Néanmoins, l’engagement politique du journal n’est pas resté sans conséquence. Au cours de la dernière décennie, au moins six journalistes et activistes liés à Novaya ont été assassinés et aucun de ces meurtres n’a pour l’heure été entièrement résolu.

En ce qui concerne Maria Ressa, qui a enquêté sur la présidence philippine en dépit des arrestations, poursuites et menaces. Sa passion, sa ténacité et son dévouement devaient être ceux de tous les journalistes dans le monde entier. En gros, les démarches isolées au début de ces journalistes s’inscrivent dans une logique de donner le ton vers un journalisme de qualité.

À rappeler qu’en l’espace de deux ans, Haïti a perdu 25 places dans le classement de l’organisation RSF, passant de la 62e place en 2019 à la 87e place dans l’édition 2021. Cette déchéance s’explique à cause d’un environnement de travail dangereux et précaire selon Reporters Sans Frontières, ainsi la viabilité économique des médias d’information, la transparence des plateformes et la protection du métier de journalisme à travers un cadre légal, constitue entre autres, divers moyens d’assurer une liberté effective de la presse en Haïti, mais aussi la gestation d’une presse utile et engagée.

Aussi faut-il reconnaître que des journalistes ont payé de leur vie la liberté d’expression dont jouit la corporation aujourd’hui. Des gladiateurs ont bravé dictateurs féroces, sbires forcenés et fanatiques manipulés pour tenir très haut l’étendard d’une presse libre, honnête et professionnel. Ce flambeau est resté allumé grâce aux travaux assidus de jeunes journalistes qui ont décidé d’assurer la relève. Mais il en faut plus, beaucoup plus.

Jonathan Menard

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