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Son œuvre,  déchirante  de beauté, trempée de poésie et pleine d’humanité. A 26 ans déjà, il cueille des prix, dirige un festival et une revue, est salué par la critique comme l’une des plus belles figures de la relève. Portrait.

Des nattes de locks enfoncés dans le crâne. Un météorite enfoui dans un corps frêle, empathique, les entrailles mangées par le rêve de vouloir s’échapper des affres du ghetto, écoutant, enfant, Tupac  Shakur, embrassant très tôt l’écriture, trainant ses bottes fatiguées dans tous les apéros littéraires, soirées de slam et de théâtre.

Du ghetto à la poésie

2014, il signe dans une anthologie dirigée par Jessica Fièvre, la nouvelle « Rêveur de revers » pour lequel il obtient un prix. Il a alors 19 ans. Le temps de s’inventer douloureusement un couloir, de tailler un nom, d’enfiler vite son costume d’écrivain, avant même qu’un hommage posthume vienne mouiller son cadavre de larmes.  2015, il continue de battre ses ailes hargneuses et sort de ses tripes « Petite fleur du ghetto », Prix René Philoctète de la poésie la même année.  2016, il écrit son manifeste « Désobéir » dans la revue intranQu’îllités où des poèmes de haute altitude habillent plus de deux cent pages. Il étire donc son catalogue de recueils de feu dont  « Nul chemin dans la peau que saignante étreinte » (Cheyne éditeur, 2017 – Prix de la Vocation de la Fondation Marcel Bleustein-Blanchet), « Atelier du silence » (Cheyne éditeur, 2020 – Sélection Prix Heather-Dohollau 2022),  la pièce de théâtre « Cathédrale des cochons », portant sur le Massacre de La Saline (Éditions Théâtrales, 2020),  ainsi que Rhapsodie rouge (Cheyne éditeur », 2021).

Il y a toujours un livre, une contribution ou une tribune poignante (« Il n’y a qu’avec du sang que je peux remplir une page, Libération)  qui sommeille dans un coin de ce crâne chaud telle une lampe.

« A chaque livre que j’écris, j’ai l’impression que c’est l’ultime, alors j’y mets tout mon être dedans. J’ai encore d’autres choses à dire et il me faut continuer à écrire. » On dirait un souffle chronométré, une vie menacée.  Il n’a pas grandi, adolescent, avec les livres dans son quartier précaire de Carrefour où il était plus facile de croiser une mitraillette au ghetto. C’est en lisant bien plus tard des écrivains comme René Depestre, Frankétienne, Mahmoud Darwich… qu’il découvre la poésie, les mots, ainsi que le chemin de la fiction.

« C’était des êtres de lumière qui me tendaient la main et m’aidaient à aller vers une autre vie. Dans ce qu’ils écrivaient ou racontaient, je voyais le reflet direct de qui j’étais. Je me suis donc mis à leur écoute pour donner un sens à ma vie. La littérature m’a sauvé. » Jean D’Amérique a senti illico le besoin intime de cracher tout ce qui brule ses veines,  mais aussi de se chercher, de travailler sa langue au-delà du discours (une langue qui soit propre pour porter ses propos), de  s’imposer dans le milieu littéraire haïtien sans clouer le regard au sol, sans plier malgré les vents contraires.  Il est le Directeur artistique du Festival International Transe poétique dont les premiers soubresauts furent racontés à travers les pages de la revue Davertige.

Un premier roman solaire

La critique, sympathique, bouche cousue devant le talent d’une jeune plume de 26 ans, sent dans ce tout premier roman « Soleil à coudre » (Actes Sud), l’effet d’une bombe. Solaire, crépusculaire, flamboyant, puissant : les épithètes ne manquent pas à ce concert d’hommage bien mérité et pour lequel il a sué. Et vient ensuite la saison de la promotion. Il est au Festival d’Avignon, à Marseille pour OH Les Beaux Jours, à la Cité de la Musique de Strasbourg, sans oublier de mentionner sa très forte présence en librairies françaises, surtout.

Jean D’Amérique  sculpte, ici, une œuvre singulière, aux confins de la déconstruction et du renouvellement de la langue, pose en cartographe du réel avec cet incandescent récit qui campe Tête Fêlée, personnage principal et narratrice,  jeune fille d’un bidonville au quotidien perturbé par la violence des gangs, la misère, la corruption et ce flot de crimes qui déverse sur Port-au-Prince.

Face à elle, il y a Papa (qui n’est pas son vrai père) aux ordres du pire bandit de la ville, sa mère Fleur d’Orange cherchant du pain sur les trottoirs, et Silence, la jeune camarade de classe dont elle tombe amoureuse et pour qui elle recommence inlassablement une lettre.

« Quand j’ai commencé à écrire Soleil à coudre, l’image de Papa, ce visage extrême de la violence criminelle et patriarcale,  flottait déjà dans ma tête. Je suis donc parti de ce personnage pour mettre en forme l’histoire. Et c’est au fil du récit que Tête Fêlée arrive et a pris toute la place. J’ai écouté plutôt cette voix et c’est elle qui, au final, a porté le roman. »

“Ce qui nous happe chez ce gosse natif de Côte-de-fer, c’est sa verve éclatante, sa paume lumineuse et sa facilité à tordre le matériau brut du réel pour en extraire une œuvre puissante, trempée de poésie, troublante de beauté, porteuse de rêve et d’espoir et, par-dessus tout, pleine d’humanité.”

Jean D’Amérique, 26 ans, lauréat du prix RFI Théâtre 2021

« Soleil à coudre » en est à son quatrième tirage depuis sa sortie en mars 2020. Envoutant, étincelant, lunaire, une métaphore de notre débâcle et descente perpétuelle aux abimes,  une radiographie lucide de notre déchirure sociale, un style unique qui se situe entre violation des codes de l’écriture classique, exploration d’une palette de thèmes, envie de dépassement et rêve d’atteindre le pic de la perfection.

Sur les traces d’une héroïne

La nouvelle a trainée une bouée de joie et d’émotions dans la presse culturelle haïtienne : enfin, il a cueilli, avec sa pièce de théâtre Opéra poussière, le Prix Théâtre RFI 2021 pour lequel il avait été une fois sélectionné. Le texte ouvre l’édition 2022 du cycle Ça va, ça va le monde, organisé par le Festival d’Avignon.

Jean D’Amérique déterre de l’oubli une héroïne anticolonialiste d’Haïti, Sanite Belair,  « personnage très important dans l’histoire d’Haïti, s’engageant très tôt dans les combats anti-esclavagistes, ayant participé activement dans les mouvements révolutionnaires »

Il s’est inspiré  de sa vie pour accoucher de cette pièce qui retrace l’itinéraire « d’une figure de la révolution, d’un grand modèle de combat, d’un symbole de la résistance, d’une féministe avant la lettre qui mérite la reconnaissance et sa place dans notre histoire ».

Jean D’Amérique, quelle belle promesse de la littérature haïtienne contemporaine !

Rosny Ladouceur

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