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Côtes-de-fer est l’une des dix communes du département du Sud’Est. Avec ses 46 écoles nationales, c’est l’une des divisions administratives du pays ayant plus d’écoles publiques. Cependant, ces établissements scolaires semblent échapper au contrôle de l’État haïtien. Entre le manque de matériels didactiques et pédagogiques, des centaines de professeurs attendent sans grand espoir leur lettre de nomination, de problèmes d’effectifs et d’infrastructures physiques… Fréquentée par les plus démunis, allons à la découverte de ces institutions qui n’attirent plus la grande foule.

Au beau milieu, un champ de petit mil qui borde les deux côtés de la route, aucun enseigne ne peut nous guider. 9 heures du matin. Dans cette zone difficile d’accès, un jeune homme dans la vingtaine nous montre un bâtiment. Ici, c’est l’Église Évangélique Chrétienne dirigée par le Pasteur Dieujuste Celan. Depuis 2013, il héberge une partie de l’École Nationale de Dariole, située à la localité Bodary, deuxième section communale.

À l’intérieur de ce « “lieu sacré” » transformé en salle de classe, trois institutrices sont à pied d’œuvre. L’une d’entre elles travaille avec deux classes simultanément, soient préscolaire I et II. En ce moment de pandémie, impossible pour les élèves de respecter la distance sociale. Mais, ils portent pour la plupart un masque.

« Cette école est fondée en 2009 sous le chapeau communautaire. En 2013, lors du Programme de Nationalisation des écoles Communautaires (PRONEC), elle a changé de statut en devenant une école nationale. Pourtant, seul le gardien a reçu sa lettre de nomination », explique Gérard Estral, Directeur de l’École, 59 ans, père de 6 enfants.

Endimanché… chemise bleu ciel, soulier noir, pantalon bleu marin, il nous explique que l’école est logée dans deux espaces différents. L’Église accueille la section préscolaire à la deuxième année. Et, à environ 250 mètres, un taudis en paille tissée en très mauvais état loge les autres classes jusqu’à la sixième année. L’unique école de cette communauté fonctionne sans espace administratif communément appelé direction. Pas de bloc sanitaire non plus. En cas de besoin, les élèves utilisent les toilettes d’un voisin.

Vue partielle de l’École Nationale de Dariole, située à la localité Bodary, Crédit Photo : Mosard Jean-Louis

Pour rester en vie, cet établissement qui n’a jamais reçu même les frais de fonctionnement, bénéficie de la générosité d’un citoyen américain qui résidait dans la zone. En effet, Sam Ray met un frais mensuel à la disposition des enseignants. Ce qui permet d’octroyer une compensation aux professeurs ou d’acheter de la craie, nous a confié le Directeur, juste avant de sonner pour la récréation.

À l’École Nationale de Ricot, sixième section de “Jamais-vu”, le constat n’est pas différent. Logée au local de l’Église Indépendante de la Belle Porte, cette école communautaire devenue nationale fonctionne dans des conditions très précaires également. Depuis 2014, un seul professeur a été nommé.

Sous couvert de l’anonymat, un directeur d’une école de la première section nous certifie parfois qu’il travaille avec trois salles de classe en même temps. En raison des professeurs qui ne sont pas intégrés dans le système, il dit s’engager pour sauver l’avenir de ses élèves qu’il considère comme ses enfants.

Photo illustrant l’École Nationale de Dariole, située à la localité Bodary, deuxième section communale – Crédit Photo : Mosard Jean-Louis

Des écoles qui manquent presque de tout

La distribution spatiale des écoles nationale dans la commune des Côtes-de-fer montre clairement qu’elles ne sont pas inscrites dans le cadre d’un projet éducatif durable. Quoique nombreuses (46), elles ne sont pas fréquentées en grand nombre par les élèves. En raison du manque d’infrastructures sévère, les parents les fuient pour se refugier dans des institutions non publiques. À défaut d’attirer du monde, ces écoles les repoussent !

De ce fait, cette année encore, ces écoles sont en panne d’effectif. L’École Nationale de Ricot qui avait au départ 70 élèves lors de son ouverture en 2014 est réduite à environ une quarantaine cette année. « Mon école est sur une mauvaise pente. Elle risque même de fermer ses portes», s’alarme Mexatel Hebain, ce Directeur qui attend sa lettre de nomination depuis 2014. Un autre Directeur réclamant l’anonymat, nous explique avec frustration que ses enfants ne fréquentent pas l’école qu’il dirige. En raison du manque d’infrastructures, il les envoie ailleurs.

Effectivement, de « Nan Kajou » à Jacson en passant par « Kaskou » ou Pont-David, la majorité de ces écoles que nous avons visitées fonctionnent dans des conditions déplorables. Pour la quasi-totalité, elles manquent presque de tout : électricité, bibliothèques, cafétérias, matériels didactiques et pédagogiques, sans oublier leurs toilettes qui se trouvent dans des conditions exécrables. De plus, les salles ne sont pas spacieuses. Selon les informations fournies par le Bureau du District Scolaires (BDS) de la commune, des 46 écoles nationales, seulement 8 d’entre elles sont plus ou moins construites selon les normes et standards acceptables.

N’ayant pas d’autres choix, les parents qui fréquentent ces institutions ne restent pas indifférents, à l’instar de Wilio Jean, 61 ans. Ce père de sept enfants reconnait la situation difficile des écoles nationales. « Map rele anmwe pou pote timoun yo sekou », crie-t-il, avec un sentiment de révolte. Tenant compte du manque d’encadrement, il n’entrevoit pas un avenir sûr pour ses deux enfants qui sont respectivement en deuxième et en cinquième année fondamentale à l’École Nationale de Bodary. Il lance un appel à l’aide, surtout à l’État haïtien, pour venir en aide à ses enfants qui reçoivent une éducation primitive, à l’écart des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC).

Une partie de l’École Nationale de Dariole, située à la localité Bodary, deuxième section communale – Crédit Photo : Mosard Jean-Louis

La pêche des élèves

Parmi les difficultés auxquelles font face ces écoles, la question d’effectif représente un élément majeur. Dans ce cas, les dirigeants utilisent des stratégies afin de mobiliser les parents et leurs enfants. Le porte-à-porte est le moyen le plus utilisé. « Parfois, nous offrons des livres et uniformes gratuitement aux élèves. Mais aussi, nous avons l’habitude d’annuler les frais d’écolage », raconte un Directeur requérant l’anonymat. « Ces écoles représentent un sujet assez sensible, car elles sont pour la plupart l’œuvre d’hommes politiques qui espèrent, en échange, récolter des votes à des sympathisants, sans tenir compte de leur avenir après les élections.. », conclut-il avec regret.

Marc Henry est inspecteur principal au niveau du district scolaire des Côtes-de-fer. Il salue les travaux titanesques des responsables de ces écoles. Cependant, il est très acide contre l’État haïtien qui, accuse-t-il, ne prend pas les dispositions afin de les structurer. « Les nominations se font sur une base partisane. Je n’ai même pas reçu les frais pour me rendre sur le terrain », a-t-il relaté

Quoique la réalité soit critique au niveau de cette commune fondée en 1843, il y a des écoles qui disposent d’infrastructures adéquates. Par exemple, à l’École Nationale de Mayette, Villa, Zabo ou Labiche, les constructions respectent certaines normes et les responsables font beaucoup d’efforts, selon nos constats. Elles sont pour la plupart alimentées en électricité et sont pourvues d’une cantine au profit des enfants. Si la majorité de ces institutions sont de moins en moins fréquentées, l’École Nationale de Villa attire ! Située à la sixième section, elle reçoit de nombreux élèves.

La situation des écoles nationales des Côtes-de-fer lève le voile sur l’immensité de l’inégalité des chances qui existe dans le milieu scolaire en Haïti. Le cas de ces écoles est utilisé comme prétexte, car elles sont nombreuses ces institutions publiques et privées qui présentent une situation similaire, à travers le pays. Et ce, en dépit du fait que la Constitution haïtienne reconnait le droit de tout enfant à l’éducation (art.32.1).

L’état de ces écoles, comme beaucoup d’autres, requiert une intervention urgente, efficace et coordonnée. Comme dit le vieil adage : tant vaut l’école, tant vaut la nation. Faits de l’éducation de nos enfants une priorité, car leur avenir en dépend.

Mosard Jean-Louis

Sources
1- www.unicef.org
2- menfp.gouv.ht
3- DELIMA, Pierre, Constitutions, lois et éducation en Haïti (1801-2011)
4- Constitution de la République d’Haïti, amendée le 9 Mai 2011

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