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Alors que la reconstruction du Rex Théâtre n’est plus au débat, 11 ans après son effondrement par le séisme de 2010, une documentation de la rédaction démontre que la colonie de Saint-Domingue comptait plus de salles de spectacle et de théâtre qu’Haiti en compte actuellement.

Saint-Domingue, colonie aïeule de l’Haïti actuelle, était aussi un territoire d’activités culturelles et artistiques avec des salles de spectacle érigées à cet effet.

C’était une colonie de tensions persistantes : luttes de classes, révoltes, campagnes de répression pour maintenir le système servile, etc. Dans ce contexte, des activités de distraction et de loisir ne semblaient évidentes. Pourtant, au beau milieu de ces tumultes, les activités culturelles et artistiques étaient bien vivantes. Dans chacune des grandes villes, se trouvaient des salles où l’on organisait des spectacles musicaux, théâtraux, entre autre. Ainsi, se propose-t-on de faire un petit inventaire de ces salles. Du moins, celles qui ont pu laisser des traces documentées.

Le tout premier plan de ville dans lequel est figurée une salle de spectacles à Saint-Domingue date de 1762. C’était un plan de la ville du Cap. Alors que pour Port-au-Prince, c’est un plan de 1782 qui en attestera l’existence. Ces deux villes, les deux plus grandes de Saint-Domingue, étaient les principaux fiefs des salles de spectacles.

Au Cap-Haïtien

Au Cap-Haïtien, anciennement Cap-Français, on a pu retracer trois salles pour l’époque coloniale. En plus de la Place Montarcher avec une contenance de 1500 personnes qui recevait aussi des spectacles entre 1766 et 1793.

La première salle, elle se situait à l’angle de la rue Notre Dame et de la rue Royale. Fonctionnelle entre 1740 et 1745, c’était de toute évidence, la toute première salle de spectacle de Saint-Domingue.

De 1745 à 1764, on avait une deuxième salle à l’angle des rue Vaudreuil et Saint-Pierre. Elle aurait appartenu à deux entrepreneurs de spectacles,  Delage et Dancy. C’était une maison de 6 chambres. Les spectacles se faisaient en l’espace de 3 chambres.

Quant à la troisième salle, elle se trouvait aussi à l’angle des rues Vaudreuil et Saint-Pierre. Cet édifice construit et vendu en 1766 à un entrepreneur appelé Arthaud ‒ par son propriétaire Renault, architecte ‒ a été loué à l’équivalent de 15 000 euros ‒ en valeur monétaire de l’époque, la piastre forte ou encore la gourde coloniale ‒ pour l’organisation de spectacles. C’était le loyer le plus cher de la ville.

Pour le spectacle, c’était une salle rectangulaire décorée par Gervais, un décorateur très demandé dans la colonie. La scène comportait une avant-scène pour éviter que les sons se rependent dans les coulisses. Au départ, il y avait 40 loges en deux rangées, auxquelles on a ajouté une troisième rangée en 1784. Avec les questions ségrégatives, les Libres de couleur, à l’origine, ont été admis à l’arrière-amphithéâtre. En 1789, Moreau de Saint Méry indique qu’ils occupaient les 10 loges de fond de la 3e rangée. Soit au total 60 à 80 places sur 1 500, environ 5% des places assises. Malheureusement en 1793, cette salle sera ravagée par un incendie impitoyable. Fort probablement lors des mouvements de révolte des esclaves qui débutèrent vers 1791.

À  Port-au-Prince

À Port-au-Prince, 4 salles de spectacles sont inventoriées. La première se trouvait à la place de l’Intendance. Ayant appartenue à l’architecte Saint-Romes, cette salle d’une surface de 72 pieds de longueur et de 31 pieds de largeur fonctionnait entre 1762 et 1767. À compter de 1775, il y avait une autre salle dans la ville. Il est vrai que l’on ignore l’adresse précise, mais l’histoire rapporte qu’elle a été construite et possédée par l’architecte Jenot. Entre 1777 et 1778, il y avait aussi une salle à la rue Saint-Philippe, appartenant à l’acteur économique Dieudonné. La toute dernière salle de Port-au-Prince, elle, se trouvait sur la place Vallière, avec une capacité de 750 places et une taille de 107 pieds de longueur et 140 pieds de largeur. Fonctionnelle de 1778 à 1791, elle a été construite par l’architecte De Boisforest et possédée par François Mesplés ‒ acteur économique qui débarqua dans la colonie en 1762 ‒ et Lasserre, son associé. Dans cette salle, les Libres de couleur disposaient de 15 loges de 7 places, soit 14% des places assises.

À Saint-Marc

À Saint-Marc, il y avait au moins une. Vers 1767, il se trouvait une salle de spectacle aux anciens locaux des Casernes, qui par la suite, allait être déplacée à la rue de l’Eglise. Vers 1772, à l’angle de la Grand-Rue et la rue Bourdon, se situait aussi une salle de 500 places. Et vers 1769, il y avait une autre salle dans la ville ‒ selon Moreau de Saint-Méry sur laquelle malheureusement la rédaction de IMEDIA ne détient aucune précision.

Dans d’autres villes

Dans d’autres grandes villes de Saint-Domingue, des salles de spectacles étaient présentes. Cependant, leur position géographique semble n’avoir pas favorisé leur réputation.

Ainsi, aux Cayes, à la rue Traversière, il y avait entre 1783 et 1801 une salle de 500 places, avec deux rangs de loges. Surprenante par sa taille, elle mesurait 118 pieds de longueur et 64 pieds de largeur.

À Léogâne, il y avait aussi, entre 1786 et 1788, une salle de 400 places, propriété de l’entrepreneur Labbé, qui en était le directeur.

À Jérémie, vers 1787, il y avait aussi une salle de 150 places, possédée par un groupe d’actionnaires.

À Jacmel, vers 1785, il y avait aussi une salle, bien qu’au sujet de cette sale La Rédaction n’en dispose pas beaucoup plus d’information.

Tout compte fait, l’activité de spectacles a couvert toute la colonie de Saint-Domingue malgré les circonstances explosives. C’est une preuve que l’art, de par la distraction qu’elle procure, est un élément essentiel à la vie dans quel que soit les circonstances. D’ailleurs à cet effet, Alice Muirhead & Sarah Leeuw affirment que « l’art peut être un facteur de protection qui renforce les individus et collectivités et agit comme un bouclier contre la maladie ».

Sachant qu’actuellement en Haïti, notamment dans la zone métropolitaine, il n’y a aucune salle de spectacle de référence fonctionnelle, cela ne devrait-il donc pas faire l’objet d’une lutte citoyenne noble ?

Références

Bernard Camier, Musique coloniale et société à Saint-Domingue dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, 2004.

Alice Muirhead & Sarah Leeuw, Art et santé : l’importance de l’art pour la santé et la guérison des peuples autochtones, 2012.

Sebastię Dablju

Franz Von Hierf

Auteur : Alfred Michner

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