0Shares

Constitué de plus de 52 % de la population, le protestantisme a célébré ses 200 ans de mission en Haïti en 2017. Bien avant cette date, les assemblées protestantes n’ont pas cessé de se multiplier sur tout le territoire national. Fractionnés pour la plupart, ces lieux de cultes continuent de pousser comme des champignons à la barbe des autorités établies.

« Dans le quartier où j’habite, deux églises protestantes sont à proximité. Elles partagent la même clôture. C’était une seule assemblée, une mésentente est à l’origine de cette division. Le pire, elles fonctionnent aux mêmes heures les dimanches, ce qui crée une terrible cacophonie. C’est délirant », décrit Stéphane Jean Claude très remonté en dépit du fait qu’il est de foi protestante.

Pas trop loin de Diègue, dans ce quartier surnommé Mandigne, une multitude d’assemblées protestante est observée. Subdivisées en petit groupe, les unes situées à quelques mètres des autres. Généralement, à moitié remplie, chacune avec ses lots de principes, de doctrines et de rituels. Et le phénomène s’amplifie. Une assemblée divisée donne naissance à deux voire trois autres.

Au regard de la constitution.

La constitution de 1987 amendée garantit la liberté de religion et de culte. Par contre, certaines balises sont à ne pas franchir. En ses articles 30, et 30-2, la constitution dispose : « Toutes les religions et tous les cultes sont libres. Toute personne a le droit de professer sa religion et son culte, pourvu que l’exercice de ce droit ne trouble pas l’ordre et la paix publics ».

La loi établit les conditions de reconnaissance et de fonctionnement des religions et des cultes. Un pasteur qui dirige une grande mission protestante en Haïti, ayant requis l’anonymat, accepte de nous livrer sa compréhension de cet état de fait. D’après le berger, « C’est bien que la constitution reconnaît ce droit. Mais nous avons du chemin à faire », lâche-t-il comme pour justifier la multiplication de ces églises dans le pays. Pour lui, le nombre d’assemblées importe peu, car elles font toutes, le travail du Seigneur. Toutefois, il admet que l’emphase doit être mise sur la pollution sonore et le trouble à l’ordre public ». De façon laconique, l’homme de Dieu reconnaît que certaines assemblées vont même plus loin que le fait de troubler la paix publique.

Une arme à double tranchant

« D’une part, un nombre important d’églises protestantes en Haïti a un impact positif sur la société. Cela pourrait contribuer à l’éradication de la délinquance et réduire le nombre de marginaux », selon les propos de Nesly Fleurisca prédicateur, qui analyse ce phénomène sous trois aspects : matériel, social et spirituel.

« L’accroissement des lieux de cultes protestants est pour une bonne cause. Nous avons tellement de maux dans le pays, les églises pourront contribuer à redresser la barre. Notre société fait la promotion de la haine, la jalousie, la violence. Je pense que l’Église, de par sa mission et son message pourrait aider à guérir ces plaies purulentes », a martelé le Prélat.

De plus, a-t-il ajouté, « L’Église prêche le pardon, l’amour, le vivre-ensemble, la fraternité, etc. ? Un nombre élevé d’assemblée pourrait nous conduire à une société morale et paisible ».

Salomon Inseul, Avocat et Sociologue pense qu’avec ce phénomène qui prend le large « les fidèles protestants sont en majorité dans la société ». Comme l’église, est une entité typique fondée sur l’amour, la fraternité, et la moralité, son élargissement ne saurait être néfaste pour la cité.

Tous les chrétiens ne l’entendent pas de cette oreille.

Cette catégorie en veut pour preuve des leaders médiocres qui ont émergé dans ses assemblées au fonctionnement douteux. Ils font des brebis leur proie. Ces dirigeants religieux, souvent insouciants font leur beurre de la misère et la vulnérabilité des autres. Le pasteur avoue : « Les églises protestantes contribuent au chômage en Haïti. Des séances de jeûnes et services sont organisées à longueur de journée. Parfois certains leaders religieux exigent beaucoup d’argent de la part des fidèles. Pourtant, ces derniers ne sont même pas capables de se nourrir correctement. « L’homme de Dieu » pense que certaines assemblées ne font pas l’honneur du secteur et vont à l’encontre de la sainte parole divine.

Considérant cette prolifération sur le plan social et matériel, ce prédicateur remet en question la formation des leaders. En effet, il affirme que certains leaders sont à la recherche d’un rang social ou du pain quotidien tout carrément. Ils n’ont aucun objectif positif et passent outre la mission première de l’Église. « Pour parvenir à leur fin aussi satanée qu’il soit, ils sont prêts à tout », regrette Nesly Fleurisca.

Tableau illustrant une grille de prix des services de l’Église Shalom dans une activité baptisée ‘’Fanmiy Shalom’’ Credit Photo – Georges Harry Rouzier

Des dérives incorrigibles

De manière répétitive, des scandales à caractère financier et sexuel ont éclaboussé plusieurs de ses assemblées concentrées pour la grande majorité dans la Capitale, Port-au-Prince.

En plus de tout cela, les fidèles de ses assemblées se voient obliger de gober les exagérations de langages et les messages dénués de toute cohérence et logique de ses leaders religieux causant des préjudices des fois irréparable aux autres congrégations du secteur qui s’efforce de garder une certaine ligne de conduite. On se rappelle de cet homme qui s’est auto-proclamé prophète qui avait proposé un médicament composé d’ingrédients dubitables et saugrenus contre le SIDA.

Après son analyse sur la contribution que les lieux de cultes devraient apporter à la société haïtienne, Me Salomon Inseul, professeur à l’Université, a déploré « certaines dérives incorrigibles qui selon lui, servent à ternir l’image du secteur ».

Si la mission première de l’Église est de croître dans tous les sens, les actions et approches de certains leaders au comportement irresponsable la souillent. Des leaders au rabais, en veux-tu en voilà. Des assemblées divergées et divisées. Des lieux de culte ou les fidèles sont entassés comme des sardines. Comment y remédier ? Comment devient-on pasteur ? Quel contrôle que l’Etat exerce sur les écoles de théologie ? Comment l’Etat va s’y prendre pour restructurer ce secteur et exerce une supervision effective ? Quel est le rôle de la Fédération Protestante face à de telles dérives ?

Le fait est que le pullulement des églises protestantes nécessite une action rapide et concrète de l’État haïtien afin que la laïcité ne soit pas un prétexte d’extorsion économique sur des citoyens jugés vulnérables.

0Shares