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313 000 bâtiments, soit 60 % des infrastructures de la zone métropolitaine de Port-au-Prince ont été dévastés, selon un rapport publié en mars 2010 par le Programme des Nations-Unies pour le Développement (PNUD). 11 ans après le cataclysme, certaines femmes s’intéressent à la construction des infrastructures parasismiques modernes. Objectif : « Placer Haïti sur la voie du développement ».

Entourée de construction anarchique en béton, la Faculté des Sciences (FDS), lieu de formation par excellence des ingénieurs haïtiens, n’a pu résister aux secousses dévastatrices du tremblement de terre du 12 janvier 2010, tout comme d’ailleurs une bonne partie des immeubles du pays. Des images prises après la catastrophe de 2010 témoigne d’un local défiguré, tombé en ruine. Vu l’état de délabrement des lieux, certains croiraient que la renaissance serait impossible, mais c’était sans compter sur la détermination de certaines femmes qui font de la détermination leur leitmotiv.

2 h 21 PM. Sous une chaleur accablante, Fabiola Blanc est débordante d’énergie. Formée en ferronnerie et en technique de construction améliorée de bâtiment, cette jeune femme de 31 ans, travaille sur le chantier de la Faculté des Sciences (FDS), logé à la rue Mgr. Guilloux. Elle bosse aux côtés de maçons expérimentés, parfois dans des conditions dangereuses.

La volonté et le savoir-faire de Fabiola étonnent plus d’un. Casque rouge, paire de bottes, gilet de sécurité, mètre, pince, aimant magnétique et gants, elle est bien armée pour remplir sa fonction à cheval entre la ferronnerie et la maçonnerie. Pour elle, aucune tâche n’est trop lourde ni trop fatigante. « J’exerce mon métier par amour, mais aussi par envie de participer à la reconstruction de ma communauté », confie-t-elle.

Rescapée du séisme dans lequel elle a perdu son père et sa mère, Fabiola Blanc explique que le tremblement de terre a été pour elle, certes, une source de malheur, mais aussi l’élément déclencheur d’un nouveau départ. « Je dormais sous des tentes après le séisme. Quelques mois plus tard, j’ai bénéficié d’une formation au Centre pilote de formation professionnelle. J’ai vite compris que les infrastructures dans le développement d’un pays constituent un élément incontournable. Et c’est ce qui m’a poussée à m’engager dans ce domaine », raconte-t-elle.

Avec un salaire de 650 gourdes par jour, Mme Blanc rêve de bâtir sa propre maison. Cependant, il faudrait non seulement, une politique de genre paritaire sur les chantiers, mais aussi, un encadrement basé sur les assurances de travail. « Je suis habile comme n’importe quel employé masculin sur le chantier. Nous exécutons des taches égales, cependant, ils perçoivent un meilleur salaire », se plaint-elle. Mais la jeune dame ne se laissera pas décourager. La technicienne en ferronnerie rêve de gravir les échelons dans l’exercice de son métier.

Illustration d’une femme manœuvrant ses outils en ferronnerie sur un chantier de construction. Crédit Photo : Konesans Fanmi

De la ferronnerie en passant par la charpenterie, la maçonnerie jusqu’à l’ingénierie, les femmes s’engagent à tous les niveaux.

Ingénieure depuis plus de 21 ans, Monique Duperval dirige la firme “Expert Concept”. Cette sexagénaire souligne qu’ « on ne saurait penser le développement d’un pays en ruine sans préalablement penser sa reconstruction. Car, les bâtiments devant héberger toute entreprise de développement ou toutes industries doivent être construits selon les normes parasismiques et modernes ».

Pour aider au développement du pays, Monique Duperval, ingénieure-architecte s’implique dans la reconstruction. Ce, à travers différents chantiers qui prennent aussi en compte l’accessibilité des personnes en situation de handicap. D’ailleurs, plusieurs édifices en structure métallique sont sorties de terre sous son ingéniosité. Parmi ses chefs-d’œuvre, on compte : le bâtiment temporaire de l’hôpital de l’Université d’État d’Haïti (HUEH), l’impressionnant bâtiment du Fonds des Nations Unies pour l’enfance, (UNICEF), l’École des sœurs de Saint-François d’Assise, le Collège Canado-Haïtien, le Centre d’éducation spéciale (CES), et deux autres bâtiments dont les travaux sont encore en cours : la faculté des sciences (FDS) ainsi que celui de la faculté d’agronomie et de Médecine Vétérinaire (FAMV).

Quant au développement d’Haïti, celle qui est l’une des rares femmes à la tête d’une firme de construction dans le pays, dit ne faire aucune économie de volonté, surtout quand elle associe « infrastructure et développement ». La spécialiste de construction des bâtiments en acier explique que les infrastructures adaptées aux besoins du sol d’Haïti marchent de pair avec le développement. Pour elle, l’urbanisation représente davantage une opportunité qu’un défi.

Repousser les limites des stéréotypes

Afin de repousser les limites des idées préconçues faisant croire que seul le sexe masculin est taillée pour effectuer des travaux liés à la maçonnerie et à la construction, l’organisation ‘’Konesans fanmi’’ a développé des programmes de concert avec ses partenaires afin de supporter le professionnalisme des femmes dans les métiers “traditionnellement masculin”. « À “Konesans Fanmi”, nous sommes soucieuses de l’insertion socio-économique des femmes, c’est pourquoi nous avons réalisé, grâce au financement de la Inter-American Development Bank, un programme de formation en maçonnerie, ferraillage et en charpenterie dans le cadre d’un projet du Ministère des Travaux Publics, Transports et Communications aux profit de plusieurs dizaines de femmes à travers le pays » explique la directrice, Marie Antoinette Toureau.

D’après elle, « Le métier de charpentier, tout comme celui du maçon n’a pas de sexe ». « Il faut qu’il y ait un réel renforcement de capacités des femmes haïtiennes pour leur autonomisation socio-économique afin de contribuer à la parité homme-femme tant rêvé » a-t-elle ajouté.

Illustration d’une femme, charpentière, manœuvrant sa scie à panneau pour préparer les planches nécessaires à la construction d’un chantier Crédit Photo : Konesans Fanmi

Reconstruire, pour rapprocher un « ODD »

« Construire autrement aujourd’hui est plus qu’une nécessité, c’est une priorité », affirme le directeur de l’Unité de Construction de Logements et de Bâtiments publics (UCLBP), Clément Bélizaire. Deux raisons le justifient. Premièrement, les risques sismiques qui pèsent lourdement sur Haïti. Deuxièmement, les objectifs de développement durable (ODD) qu’Haïti doit atteindre à l’horizon de 2030. À côté de cela, « il y a aussi les règles du Code national du Bâtiment D’Haïti (CNBH) à prendre aussi en compte », rappelle l’ingénieur Bélizaire.

En effet, le 11e ODD « Villes et communautés durables » de l’Organisation des Nations-Unies (ONU) vise à créer des logements sûrs, ouverts à tous et résilients. Une idée que partage l’ingénieure Duperval qui dans son optimiste croit que reconstruire Haïti avant 2030 n’est pas impossible.

Illustration d’un groupe d’hommes et femmes apprenant les principes de la construction moderne et parasismique sur un chantier. Crédit Photo : Konesans Fanmi

Un secteur à impacts multiples

À côté des écoles reconstruites, des hôpitaux rebâtis, et des emplois créés, les impacts du secteur de la construction dans l’économie nationale sont considérables.

Au niveau économique, une partie des chantiers construits par la firme Expert Concept, dirigée par Monique Duperval, absorbe plus de 91 millions 200 mille dollars américains avec : 4 millions pour la FDS, 3 millions pour le Canado, 84 millions 200 000 pour l’HUEH, pour ne citer que cela. De plus, depuis 2015, la Chambre de commerce américaine (AMCHAM) souligne que près de 200 mille emplois directs et indirects ont été créés dans le pays grâce au secteur de la construction.

Sans doute, le chemin de la reconstruction sera long et truffé d’obstacles pour Haïti. Mais, quoique lents, les progrès démontrent que dans cet univers dominé par des hommes, les femmes ont fait du chemin.

En s’impliquant à titre de charpentières, maçonnes, ingénieures et architectes, elles apportent chacune, pierre après pierre, chantier après chantier, une contribution dans l’édification d’une nouvelle Haïti.

11 ans après le séisme, les blessures se cicatrisent, les femmes décident d’écrire de nouvelles pages dans leurs histoires. En utilisant le sol comme parchemin, des bâtiments modernes comme écriteaux et des outils de construction pour plume. Elles essaient de coécrire à l’instar des hommes, une nouvelle ère dans l’histoire du pays. Celle d’une Haïti qui se relève au fur et à mesure…

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