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L’offre universitaire en Haïti figure parmi les plus faibles de la région caribéenne. Face à cette réalité, nombreux sont les jeunes Haïtiens qui font le choix de s’installer en territoire voisin afin de poursuivre leurs études supérieures. Car, arguent-ils, « en plus d’une faible capacité d’accueil, la formation universitaire en Haïti laisse à désirer ».

Jusca Eltimé, agée de 28 ans, est étudiante en Marketing dans l’un des centres universitaires les plus cotés de Port-au-Prince. Sans langue de bois, elle avoue : « Je me suis inscrite à cette université uniquement dans le but d’attendre que toute les conditions se réunissent pour que je puisse me rendre à Cuba pour entamer des études en Médecine ». La jeune universitaire souligne qu’elle sait pertinemment que les dépenses déjà effectuées au niveau de ce centre universitaire sont significatives, mais Jusca Eltimé pense que se rendre au pays de Fidel Castro par la suite en vaudra la peine.

Salomé Turenne elle, est en deuxième année en sciences infirmière et elle nourrit un sentiment identique à celui de Jusca. Quoiqu’elle réside déjà en République Dominicaine, elle dit n’avoir jamais regretté son choix. « Je me sens mieux encadrer dans le processus de ma formation, même s’il existe d’autres difficultés », confie celle qui avait débuté des études en science informatique en Haïti.

Les deux cas précités sont loin d’être isolés. Au contraire, il en existe un nombre insoupçonné de jeunes haïtiens qui se trouvent dans cette situation ou qui l’ont déjà vécu ou encore planifient ses études supérieures en ce sens. C’est d’ailleurs une pratique qui est devenue très à la mode depuis quelques décennies en Haïti.

Plein de déboires, le système universitaire Haïtien nécessite de grandes améliorations pour se rapprocher du niveau dominicain.

Pas assez d’université pour les jeunes haïtiens  

La faible offre universitaire en Haïti est un des problèmes majeurs sur lequel l’Etat doit agir avec célérité et sérieux. En effet, les données disponibles les plus récentes provenant de rapports de recherches, remontent à bien des années et sont incomplètes. Cependant, elles demeurent fiables et permettent conséquemment d’affirmer que l’offre universitaire en Haïti, au double point de vue quantitatif et qualitatif, est loin de répondre aux besoins de la population. En effet, selon les statistiques publiées, le système universitaire haïtien peut accueillir que mille (1000) étudiants pour chaque cent mille (100 000) Habitants.

Un constat alarmant qui pousse Luné Roc Pierre Louis, professeur à la Faculté des Sciences Humaines de l’Université d’État d’Haïti à se prononcer sur la question. Et il tranche sans détour : « par ignorance, on appelle ce que l’on a en Haïti université. La vérité, c’est que nous en sommes bien loin de cette réalité ».

Si à travers le temps, on a assisté à une forte augmentation des effectifs à l’UEH, soit de trois mille trois cents (3 309) en 1976 à près de vingt-sept mille (27 000) aujourd’hui. Cette croissance ne répond pas toutefois à la hausse de la demande de formation, considérant le nombre de finissant diplômés du secondaire chaque année. C’est pour cette raison que le Docteur Luné Roc Pierre Louis juge que l’État Haïtien fonctionne comme un Etat pompier. « Se lè dife a gaye yo deye voye dlo », ironise-t-il.

Plus loin, le chargé de cours à l’Institut des Sciences des Technologies et des Études Avancées d’Haïti, souligne que la réforme Bernard ; qui est une réforme portant sur l’objectif d’atteindre un bilinguisme fonctionnel en Haïti, a occasionné un gain en termes de quantité, mais une perte en ce qui a trait à la qualité. Selon son constat, avec la réforme Bernard, L’État Haïtien devait prévoir qu’il y aurait plus d’étudiants à réussir le baccalauréat.

Par ailleurs, le professeur explique que le processus de « mercantilisation » qu’on assiste dans les Universités, à savoir le pullulement des universités dites « Borlette », est dû au fait que les acteurs universitaires se lancent dans une recherche exutoire et que les places dans les Universités d’État sont extrêmement limitées. En effet, le rapport de 2011 du GREF (Groupe de Travail sur l’Education et la Formation) établi par arrêté présidentiel en 2008, précise qu’il y a environ cent cinquante mille (150 000) étudiants en Haïti et seulement 20 % d’entre eux sont inscrits dans un établissement public. Les 80 % restants sont épongés par le secteur privé de l’enseignement supérieur haïtien. De surcroît, il est important de noter que la grande majorité des institutions d’enseignement supérieur du pays sont regroupées à Port-au-Prince, qui compte près de 40 % de la population du pays et plus de 65 % des diplômés de l’enseignement secondaire, toujours selon le rapport du GREF.

De la quantité à la qualité…

Selon la Direction de l’Enseignement Supérieur et de la Recherche (DERS) en 2009, sur près de mille neuf cents (1 900) enseignants que compte le système universitaire haïtien, à peine trois cent cinquante 350 sont des professeurs à temps plein, contre environ mille cinq cents cinquante (1 550) qui sont des chargés de cours, plus de 80 % d’entre eux ne détiennent même pas une maîtrise voire un doctorat. Comment offrir une formation de qualité si la majorité des formateurs ne sont pas qualifiés ?

État des lieux en République dominicaine.

« En terre voisine, la réalité est toute autre », affirme le professeur Louis. En effet, Le système éducatif de la République Dominicaine est régi par la loi 139-01. Cette fameuse loi « établit les règles de fonctionnement et les mécanismes qui garantissent la qualité et la pertinence des services qu’elle présente », lit-on dans un rapport du ministère de l’Enseignement Supérieur des Sciences et de la Technologie (MESCT) en 2018. L’enseignement supérieur dominicain remonte à bien longtemps, soit en 1538, à partir de la fondation De l’Université autonome de Saint-Domingue qui était la seule université du pays. À partir de 1961, l’enseignement supérieure dominicain prit une autre tournure et connait un processus de croissance soutenue en nombre d’établissements et en nombre d’étudiant. Aujourd’hui, la République Dominicaine compte près de 48 établissements d’enseignement supérieur d’environ 455 851 étudiants en 2014 à environ 600 000 actuellement d’après l’évaluation de l’Office Nationale de Statistique. Et le ministère de l’enseignement supérieur des sciences et de la technologie indique que le système d’enseignement supérieur de la République Dominicaine compte 22 723 enseignant dont 65.1 % détiennent un master 11.9 % un niveau de spécialité et 4,88 % ont un niveau doctoral.

En ce qui a trait à la répartition entre l’offre publique et privé 57 % de ces étudiants sont inscrits dans des établissements supérieurs privés et 43.6 % dans des établissements d’enseignement publics. Et il est à noter que dans le classement latino-américain 2019 dont l’évaluation est réalisée dans 391 universités d’Amérique latine, L’UNIBE (Universidad Iberoamericana) est classé numéro 1 de toutes les universités dominicaines avec la position de 122 dans le classement.

Quel doit être le Rôle de l’université dans une société ?

Selon le professeur Luné Roc Pierre Louis, l’Université devrait avoir trois rôles phares : enseigner, servir la communauté et enfin la Recherche. « Dans le cas contraire, cela ressemblerait plus à une école secondaire ou institut qu’à une Université », précise-t-il. En effet, les spécialistes en éducation sont unanimes à dire que le rôle de l’université serait de s’engager à œuvrer dans l’établissement des moyens nécessaires au développement économique, culturel et social du pays. Malheureusement, il en est autrement en Haïti. Il n’existe pas de cadre normatif et réglementaire. Le secteur privé à la main mise certainement sur l’éducation universitaire en Haïti, mais à l’image des autres institutions du pays, les universités sont dépourvues de ressources et sont sans structures de recherche remarquables contrairement à ce qui est préconisé dans l’article 210 de la charte fondamentale de la Nation.

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