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En période pluvieuse, les inondations du quartier de Martissant sont monnaie-courante. Un phénomène qui s’accentue en pleine saison cyclonique. Les inondations provoquées sont souvent lourdes de conséquences. Morts, disparus et blessés s’en suivent. Une autre conséquence sur le quotidien des citoyens est l’embouteillage monstre occasionné. Car, Martissant forme avec deux autres quartiers, une intersection incontournable pour la traversée vers 4 départements. Préoccupées par ce problème, certaines institutions pointent du doigt « un laisser-faire » ayant abouti à une véritable urbanisation anarchique.

Le trajet quotidien de Jasmine, étudiante en médecine à la Faculté de Médecine de l’Université d’Etat d’Haïti, dure en moyenne 1 h en transport public. Quand il y a embouteillages, elle se voit obligée d’emprunter la route à pied, de Martissant 21 jusqu’à la rue de Oswald Durand. Ce qui lui a coûté 2 h de son temps de cours et ses habits propres.

Ce jour-là, sa ponctualité habituelle a été compromise. Elle a même failli rater de peu un examen d’anatomie en octobre 2019, quoiqu’elle se soit levée tôt. Consternée, elle raconte sa mésaventure : « À cause de l’embouteillage, il m’était impossible de trouver un bus pour m’emmener à Portail. Je n’ai pas eu d’autre choix que de marcher, jouer à la marelle dans la boue et de traverser les flaques d’eaux boueuses, car je ne pouvais me permettre de rater un examen à la faculté à cause de la négligence des autorités. « Coute que coute, je devais être présente, car l’examen ne se serait pas reporté à cause de moi », souligne la jeune fille pleine de rêve.

Chaussée de basket, elle a parcouru plusieurs kilomètres avec découragement. Accompagnée d’une amie, elle était la risée de tous les passants. Cheveux en bataille, habits pleins de boue, des pieds trempés, les deux jeunes étudiantes essayaient tant bien que mal d’arriver à leur destination. « Lorsqu’on a franchi la barrière de la faculté de Médecine et de Pharmacie (FMP), les autres étudiants se raillaient de nous ». La phrase qui m’a la plus affectée, c’est quand un étudiant à déclarer que nous venons sûrement de Carrefour vu notre sale tête. « Après toutes les péripéties que nous venions de traverser, j’avais pour toute réponse qu’un rire forcé », s’offusque Jasmine*.

L’histoire de Junior* est tout à fait différente. Cependant, elle est teintée d’autant de mauvais souvenir que celle de Jasmine. Après une inondation au cours du mois de mai 2020, il est resté coincé dans un embouteillage monstre causant la mort du fœtus de sa sœur. Junior devait l’accompagner un hôpital de la place, Asile Français, pour un accouchement forcé. « Normalement, le trajet de Martissant à ce centre hospitalier est de 15 minutes. Or lors de ce bouchon nous avons passé plus d’une heure sur la route de Martissant sans bouger d’un poil.

Il était 13 h 45 quand la voiture qui les conduisait en ville était bloquée à Martissant 16 alors qu’ils sortaient de Martissant 23. Regarder sa sœur souffrir fut un supplice pour Junior*, visage anxieux et apeuré. Il craint que des contractions viennent compliquer la donne, car elle devait accoucher en urgence. Ils ne voulaient pas rester coincer dans l’embouteillage pendant encore une heure, désespérés, ils ont payé le service d’un chauffeur de moto. Dans un premier temps, le motard ne désirait pas braver les eaux ruisselantes de peur d’abîmer son véhicule.

Le trajet à moto leur a coûté les yeux de la tête. Sans plus de difficultés, ils sont arrivés à l’hôpital Asile français après une dizaine de minutes, mais trop tard. « Ma sœur a eu des complications, les médecins ont tout fait pour sauver l’enfant, malheureusement elle a fait une fausse-couche », lâche Junior avec une once de tristesse dans la voix.

L’embouteillage, une conséquence non-négligeable

Alignés au bord de la route, les commerçants se démêlent pour vendre leurs marchandises, qui sont le plus souvent des vivres alimentaires. « Lorsque la circulation est fluide, je peux effectuer 20 trajets aller-retours durant une journée. Cependant, quand la circulation est dense, je passe plus de trois heures derrière le volant. Ce qui ralentit mes activités pour la journée » se plaint un chauffeur de camionnette frisant la cinquantaine.

Il est fort malheureux de constater que le problème de l’embouteillage entrave les bénéfices des chauffeurs de la 3e circonscription de Port-au-Prince. Le président du syndicat du Secteur des Transporteurs Terrestres d’Haïti (STTH), Changeux Méhu, croit que l’embouteillage s’est aggravé à cause de la mauvaise gestion, par les autorités, des eaux pluviales.

Photo de véhicules dans un embouteillage monstrueux à Martissant. /Crédit Photo : Thimoté Jackson

L’inondation récurrente, l’ennemie commune des petites bourses

Sur le boulevard de Harry Truman, non loin de la première avenue Bolosse, se trouve le marché de Martissant. Les commerçants qui occupent les trottoirs et une bonne partie de la rue se démêlent pour écouler leurs marchandises. Chaque week-end, Marianne* s’approvisionne en banane au marché de l’Arcahaie. En semaine, elle offrait ses produits au marché de Martissant. « Cela fait déjà 5 ans depuis que je m’adonne à ce commerce qui m’aide à m’occuper de mes deux enfants que j’ai élevés seule. Les bénéfices ne sont pas élevés, mais je me bats pour joindre les deux bouts », déclare Marianne*, fière.

Cependant en août 2020, lors du passage du cyclone Laura, Marianne a encaissé une énorme perte sur ses marchandises. Des eaux en furie ont emporté l’une de ses cuvettes remplies de bannes, qui a atterri dans un égout à ciel ouvert qui se trouvait juste en face. « Je savais qu’il y avait une tempête dans les parages, je ne pouvais me permettre de rester à la maison, qu’est-ce que je donnerais à manger à mes enfants. Je me suis déplacée pendant quelques minutes, j’ai quand même demandé à une voisine de surveiller mes marchandises. Et la pluie commençait à tomber, les commerçants se hâtaient de ramasser les leurs. En revenant sur les lieux, j’ai assisté impuissante la cuvette de marchandise atterrir dans un égout », explique la commerçante l’air résigné.

Gouvernance et planification urbaine, un défi majeur

À la moindre averse, plusieurs zones le quartier de Martissant est sous les eaux. Selon une enquête qui a été menée dans le cadre d’un projet de la Minustah en 2012 à Martissant, à chaque averse, des centaines de maisonnettes sont inondées. Parce que des canaux servant de dépotoirs à ordures ne peuvent favoriser le passage de l’eau. Les canaux secondaires sont aussi négligés à cause de leur inaccessibilité aux poids lourds des services de ramassage d’ordures. Pourtant, le drainage et le curage des canaux sont à considérer dans le plan d’urbanisation d’une ville, plus précisément dans la gestion des eaux pluviales.

Des passants traversant la rue principale devant le commissariat de Martissant : / Crédit Photo : Thimoté Jackson

Des organisations dénoncent et proposent.

Col-Vert est une association œuvrant pour la protection, la promotion, la prévention et la réhabilitation de l’Environnement. Le Président de l’association Lionel Edouard, a fait savoir que : « La lutte à travers le monde pour la préservation de l’environnement s’inscrit dans une logique de campagne d’information et d’éducation publique ». « En outre, l’urbanisation est un élément important dans la protection de l’environnement, car l’aménagement du territoire est l’un des paramètres fondamentaux à prendre en compte pour éviter la dégradation de l’espace », poursuit-il. C’est pourquoi, ajoute M. Edouard, Col-Vert est préoccupé par les inondations à Martissant. « Elles sont une source de préoccupation pour tous les citoyens conscients de la fragilité environnementale d’Haïti et en particulier ceux qui œuvrent pour la protection et la réhabilitation de l’environnement. C’est l’illustration parfaite de la fragilité du pays qui est vulnérable aux multiples aléas météorologiques et quel que soit le lieu considéré », précise le Président de Col-Vert.

En tant qu’Association protecteur de l’environnement, Col-Vert propose des solutions. « Les solutions ponctuelles ont montré leurs limites. Il faut donc aller plus loin que les interventions d’urgence en élaborant un projet de société qui prend en compte l’environnement comme paramètre fondamental de l’équilibre et de fonctionnement de la société », ajoute Lionel Edouard qui est aussi un journaliste de carrière.

Urbayiti travaille aussi dans la structuration légale du secteur urbain. Réfléchissant sur la résilience des populations urbaines à travers l’amélioration de la gestion et de la qualité de vie des villes, l’Etat Haïtien en collaboration avec l’Union Européenne a mis sur pied le programme Urbayiti.

« Ce programme s’étend sur une durée de 60 mois du 7 décembre 2017 jusqu’au 6 décembre 2022 dans les villes de Port-au-Prince, les Cayes et Jérémie. 23 millions d’euros du financement de ce projet colosal sont dédiés à la réalisation de travaux d’aménagement urbain, et aussi au profit de la gestion des eaux pluviales et de la création d’espaces publics » explique, Jean Léon Beaubœuf, qui présentait la mission de UrbAyiti.

Pour un pays placé de manière permanente sur la trajectoire habituelle des cyclones, mieux construire, donc élaborer et appliquer un plan d’urbanisation digne de ce nom pour les villes, aidera Haïti à se démarquer des lourds bilans humains et matériels causés par les catastrophes naturelles. Mais cet objectif ambitieux, peine à prendre corps, alors qu’elle fait partie intégrante des Objectifs de Développement Durables (ODD) pour lesquels Haïti a pris des engagements devant des États du monde entier. Urbayiti, est-il un début de réponse structurante ?

Rédacteurs : Phara-Djine Colin et Justin Gilles.

*Dans le cadre de ce travail, des noms d’emprunts ont été donnés par mesure de sécurité à des personnes interviewées qui voulaient garder l’anonymat. 

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