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Le constat est désolant. Il n’existe pas une industrie du loisir en Haïti. Se recréer sainement coûte excessivement cher. Ce luxe est réservé à un petit groupe. Aucun parc récréatif, aucune salle de spectacle, aucune salle de cinéma digne de ce nom. Avec le tremblement de terre de janvier 2010, le secteur a reçu un coup de massue. Les quelques rares espaces récréatifs qui n’ont pas été détruits, ont baissé leurs rideaux de fer pour faire place à des BRH, des Bars Restaurants Hôtel (disco) qui pullulent comme des champignons dans le pays. « C’est inconcevable, ce n’est même pas croyable d’ailleurs», fulminent des opérateurs et experts en la matière. Ils croient dur comme fer que l’absence de loisirs dans le pays est un crime contre la jeunesse.

La zone est bruyante. L’odeur du poulet frit envahit les espaces et les narines. Tout le monde est chez soi. C’est un dimanche. Sandro, 14 ans et sa sœur Sarafina, 16 ans, sont assis dans leur salon, télécommande en main. Ils égrènent les chaines une par une à la recherche d’un bon film. Hélas ! Les programmes proposés ne sont pas à leur goût. Le mieux serait d’être dans une salle de cinéma. Un plaisir que ces deux n’ont jamais connu. Issus d’une famille modeste, Sandro et Sarafina n’ont jamais mis les pieds non plus dans un parc récréatif. Il n’en existe aucun d’ailleurs en Haïti. Une réalité qui pourfende la sensibilité de leur mère, Vicky, 39 ans. « Le manque ou tout carrément l’absence de loisirs en Haïti est beaucoup plus déconcertant pour les parents », explique la jeune femme, écrasée dans un fauteuil installé sur une petite galerie. Elle visionne Gouverneur de la rosée, un film de Jacques Roumain, écrivain et intellectuel haïtien.

« Vivre sans loisirs, ce n’est pas vivre… »

Vicky est une passionnée du 7e art, elle n’arrive même pas à se rappeler la dernière fois qu’elle a été au cinéma. La jeune femme n’a pu emmener ses enfants non plus. « Un pays sans loisirs est un crime », balance-t-elle, douchant au passage les autorités concernées. « Nos dirigeants le font exprès. Ils ont voyagé et ont vu comment cela fonctionne, mais ils ont choisi de ne rien faire », tonne la mère de famille. Une situation qui attriste au plus haut degré Vicky. « Il n’y a presque pas d’endroits où on peut emmener des enfants », déplore-t-elle soulignant qu’ici le loisir est un luxe.

La colère de Vicky est compréhensible. Jean Coulanges, Secrétaire permanent de la Commission nationale haïtienne de coopération avec l’UNESCO en Haïti est tout aussi désappointé. L’anthropologue n’arrive pas à comprendre que des élites peuvent à ce point se moquer du sort de la majorité. Un pays sans salle de cinéma, sans salle de spectacle et sans parc récréatif. « Comment en sommes-nous arrivés là », s’interroge, perplexe, cet érudit du cinéma. Jean Coulanges indique que jeune, il parcourait toutes les salles de spectacle de Port-au-Prince pour chanter et assister à des représentations théâtrales. « Aujourd’hui, c’est la déliquescence totale », lâche le professeur d’université grignotant une marinade à l’arrière cours d’une annexe de l’UNESCO.

« Ce mépris pour la jeunesse traduit par l’absence d’une « industrie du loisir » participe à la dégradation générale de la société », estime Jean Coulanges. Il regrette que les jeunes d’aujourd’hui ne connaissent pas ce « feeling » de se trouver dans les salles obscures. De participer dans les discussions avant, pendant et après la projection. Sans oublier les rendez-vous galants. L’ethnologue dit comprendre pourquoi la jeunesse est à ce point désorientée.

Loisir en Haïti : Quelle politique?

Au fil des ans, on a assisté à la fermeture de la majorité des salles de cinéma du pays et des quelques rares salles de spectacle. Elles ont été remplacées par des temples religieux, des marchés publics, des supermarchés ou des maisons habitables. D’autres ont été tout simplement abandonnés et désaffectés. Du lot : les cinés Cric Crac, Colysée et Sénégal; Crystal et Olympia. À Port-au-Prince particulièrement, la décennie 2000-2010 a vu fermer les deux derniers cinés qui fonctionnaient encore. À savoir le Capitol et l’Imperial qui étaient plus prisés et mieux équipés aussi. Avec le tremblement de terre de janvier 2010, le secteur a reçu un coup de massue. Paramount et Rex considérés comme des patrimoines, ont été détruits. Sérieusement endommagé, le ciné Triomphe a été rénové mais n’a pu recommencer à fonctionner normalement.

Le journaliste Aly Acacia a récemment dénoncé « l’absence de cohérence entre les différents programmes actuellement offerts, dans un cadre global de politique nationale en faveur de la jeunesse haïtienne. Résultat : Une pléiade de petits projets à impacts limités et sans suite ». Pour se rendre à l’évidence, il suffit d’une petite analyse des différents budgets nationaux récents du pays. Ces derniers réservent environ une gourde en moyenne par jeune. Dès fois, si on met de côté le budget de fonctionnement, il resterait environ 3 millions de gourdes, comme fonds d’investissement pour les activités de sports, loisirs et d’éducation civique, selon ce que nous a rapporté un cadre du Ministère des Sports, de la Jeunesse et de l’action civique. Sans l’ombre d’un doute, la jeunesse n’est pas dans la ligne prioritaire des projets gouvernementaux.

Qu’offre-t-on à la jeunesse ?

Haïti est un pays de jeunes. Plus de la moitié de sa population est âgée de moins de 21 ans, et environ 30% de 15 à 25 ans, selon des chiffres tirés du rapport EMMUS IV. Les jeunes et les adolescents représentent donc à la fois une force considérable pour le développement du pays et un groupe vulnérable face au disfonctionnement du secteur social et économique. Et justement, c’est le deuxième cas de figure qui semble se profiler à l’horizon.

Définitivement la jeunesse haïtienne est mal lotie. Ce qu’on propose à cette catégorie en matière de loisirs est questionnable. Les jeunes Sandro et Sarafina l’ont déploré avec des propos évocateurs et tristes : « Ce sont nous les jeunes qui font les frais du manque de vision de l’État. Nous sommes une couche vulnérable ». Incapables de s’offrir un minimum de loisirs sains, certains jeunes n’ont d’autres alternatives que le KAWACH, TISOURIT ou ATÈPLAT.

Genre de programmes nocturnes en pleine rue dans les quartiers défavorisés et des fois sur les grandes artères. Le « tafya » coule à flot. La cigarette et la marijuana sont servies. Les musiques obscènes abondent.

À ce rythme, seul un sursaut, un réveille citoyen peut nous aider à sortir de l’impasse, a fait remarquer le Secrétaire permanent de la Commission nationale haïtienne de coopération avec l’UNESCO. « Mais cela doit venir des jeunes d’abord, et des élites ensuite », poursuit Jean Coulanges. L’anthropologue ne veut plus compter sur l’État qui, soutient-il, ne dispose d’aucune politique culturelle.

Wandy Charles

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