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Des égouts à ciel ouvert, des câbles électriques ou antennes des compagnies de téléphone mobile juste au-dessus de maisons privées, des détritus qu’on brule partout et des fois même à proximité des pompes à essence, ou encore des véhicules non appropriées qui transportent des bars de fer ou des feuilles de tôle, illustrent fort bien les risques et danger auxquels est exposé le citoyen haïtien quotidiennement. Et dire que cette liste n’est pas exhaustive. Au marché, dans les rues, comme dans les quartiers huppés, les riverais sont soumis à ce qu’un spécialiste en Police et Sécurité Publique appelle des « nuisances sociales ». L’insécurité n’est pas ou n’est plus seulement une question de banditisme et de criminalité, mais relève de tout ce qui peut menacer l’intégrité physique et psychologique de l’individu. Entre sûreté publique et sécurité publique, Haïti nage en plein chaos.

« Sortir et circuler en Haïti, à Port-au-Prince en particulier, et rentrer chez soi sain et sauf sans égratignures, relève du parcours du combattant », estime Réginald Castille, étudiant en gestion administratif. À pied, à vélo ou en voiture, éviter de tomber dans un de ces égouts sans couvercle, qu’on trouve un peu partout, est déjà un miracle ». Ironie du sort. Alors qu’on réalisait l’interview, en face de nous, un portefaix dévale une petite pente transportant sur une brouette des feuilles de tôle à peine ajustées avec un morceau de tissus. Il ne fait pas attention, et n’est peut-être même pas conscient du danger que cela représente. C’est aux passants de prendre des précautions. La scène irrite l’interviewé qui en a profité pour fustiger le laxisme des autorités étatiques.

Ici, le jeune étudiant n’évoque pas les braquages, les vols à main armée ou encore les attaques contre les entrepreneurs et les personnes qui reviennent de la banque, non ! Réginald Castille parle d’une autre forme d’insécurité. Il dit se sentir en insécurité à chaque fois qu’il circule dans les rues de la capitale. « Je suis obligé de marcher la tête baissée pour éviter de tomber dans un trou d’égout dont les couvertures ont été dérobées par des individus qui les revendent comme ferrailles », déplore Reginald. Il poursuit en soulignant que dans les zones achalandées, les risques sont plus élevés. Des brouettes qui transportent des lames de tôle aux bordures tranchantes, des portefaix qui circulent avec des bars de fer sur la tête ou encore un marchand qui passe avec un récipient de cuisson surchauffé si ce n’est pas avec le réchaud contenant des brasiers ardents de charbons.

Irresponsabilité de l’État ou « meurtre involontaire »

La liste des dangers auxquels sont exposés les citoyens que vient de dresser le jeune étudiant en gestion administratif est loin d’être exhaustive. Les uns sont d’ailleurs plus risqués que les autres. Le militant pour les droits humains, Antonal Mortimé, sans langue de bois affirme que « le citoyen haïtien est en insécurité publique partout où il se trouve dans le pays ». Il en veut pour preuves, des pilonnes électriques au-dessus des maisons habitables, qui elle-même sont construites en dehors de toutes normes. À cela s’ajoutent, les immeubles endommagés suite au passage du séisme de 2010 et de 2021 dont les occupants y sont retournés vivre sans la moindre réparation.

L’insécurité prend également d’autres formes, souligne le co-directeur exécutif de l’Organisation de Défense des Droits de l’Homme, Défenseur Plus. Antonal Mortimé rappelle que tout ce qui menace la vie, la santé et l’intégrité physique des gens constitue une forme d’insécurité. Il évoque à titre d’exemple, les médicaments expirés vendus dans les pharmacies et par des marchands ambulants, ou encore les produits avariés qu’on trouve sur les étagères des supermarchés. Les clients non avisés en achètent et en consomment au péril de leur vie.

L’autorisation accordée à n’importe qui de posséder une arme à feu sans aucune formation au préalable ou encore sans une analyse de son profil psychologique, sont autant de facteurs qui peuvent générer l’insécurité, à en croire Antonal Mortimé.

Et sans y être allé par quatre chemins, le défenseur des droits humains met les pieds dans le plat. « Il y a une forme d’insécurité qui se développe depuis un certain temps dans le pays, cela ressemble à une préparation inconsciente de génocide involontaire », dit-il. Il s’agit de la prolifération des stations à essence. Du diésel, de la gazoline, et surtout du propane vendu comme ça près des marchés, des maisons et des écoles et même des hôpitaux. « C’est sidérant », fulmine le co-directeur de l’organisation Défenseurs Plus. Et dire qu’avec la crise de l’essence que traverse le pays depuis un certain temps, certains s’amusent à stocker du gaz n’ importe où, et n’importe comment pour les revendre au marché parallèle. Une véritable bombe à retardement.

Antonal Mortimé s’interroge sur les modalités et conditions de fonctionnement de ces entreprises qui requièrent une planification spéciale. Selon lui, une pompe à essence étant une entreprise stratégique comportant certains risques, ne peut être placée n’importe où. L’État ne peut pas continuer à fermer les yeux sur le développement de ce phénomène qui est en passe de devenir un problème majeur de sécurité publique, martèle le numéro un de Défenseur Plus. Ne pas prendre des mesures concrètes pour garantir le droit à la sécurité des citoyens est une violation grave des droits humains, insiste Antonal Mortimé.

Comment organise-t-on la sécurité publique ?

D’entrée de jeu, il y a une différence entre sûreté publique et sécurité publique, fait remarquer un spécialiste en police et sécurité publique. Les risques, menaces et dangers mentionnés plus haut sont des nuisances sociales. Et ces nuisances relèvent en réalité de la sûreté publique, selon les précisions du spécialiste. La sûreté publique est mise en péril à chaque fois qu’il y a désordre, manque d’organisation, de plan, de vision et de stratégies d’État pour assainir la société et protéger les citoyens, fait-il remarquer. Il faut une superstructure composée notamment d’une trilogie: État, Police et Population. « Sans une politique publique globale, incluse et structurée, on ne pourra jamais réduire les menaces d’ordre divers qui composent le quotidien des haïtiens ».

La sécurité publique ne se garantit pas qu’avec les armes. En revanche, pour garantir la sûreté d’une communauté, il faut d’abord assainir la société. « On ne peut pas sécuriser dans le désordre ni en amateurisme », affirme le spécialiste qui se veut clair : sans une politique publique globale, incluse et structurée, on ne pourra jamais réduire les menaces d’ordre divers qui composent le quotidien des haïtiens.

La sûreté publique passe par les normes, les principes, les ententes avec les citoyens et aussi la confiance réciproque entre les autorités et les gouvernés. Sans un minimum de confort, sans des conditions de vie adéquate ou encore une certaine organisation matérielle et psychologique de la société, il sera difficile voire impossible d’éviter les nuisances sociales, déclare le spécialiste en sécurité publique. Or, ces nuisances vont à coup sûr générer du banditisme et de la criminalité, prévient le spécialiste. Et c’est à ce moment-là qu’on peut parler de sécurité publique d’où l’entrée en scène des forces de police obligées de rétablir l’ordre par les armes.

Des recours pour les citoyens et citoyennes victimes…

Ne pas prendre des mesures concrètes pour garantir le droit à la sécurité des citoyens est une violation grave des droits humains, selon l’avocat Joinet Merzius. L’homme de loi précise qu’il y a provision légale à cet effet consignée en l’article 1168 et 1169 du code civil stipulant : tout fait quelconque qui cause à autrui un dommage oblige celui par la faute duquel il est arrivé, à le réparer. Or c’est l’État qui a la responsabilité d’assurer la sécurité de chaque citoyen vivant sur le sol haïtien. Si à cause du manquement ou de l’irresponsabilité des autorités dans le domaine de la sécurité publique, une personne est victime, M. Joinet rappelle qu’elle peut porter plainte et même assigner l’État par le biais de la Direction générale des Impôts.

Entretemps, dans les rues, les quartiers, les marchés, dans les véhicules de transports en commun et dans les immeubles publics et privées, la prudence est de rigueur en Haïti. On ne sait pas quand viendra le danger et sous quelle forme. Car ici, le danger est imminent et permanent.

Wandy CHARLES et La Rédaction

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