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Plus d’une centaine d’haïtiens ont été interceptés à l’Est de la côte atlantique de la Floride du Sud, précisément dans la baie de Biscayne, ont annoncé sur Twitter, le dimanche 12 septembre dernier, les garde-côtes américains. 5 jours plus tard, de nombreux haïtiens sont arrivés à la frontière américaine et vivent sous un pont près du Texas. Les médias américains prévoient l’arrivée de milliers d’autres migrants dans les prochains jours. Il s’agit en effet, de la vague migratoire haïtienne la plus récente depuis le séisme dévastateur de magnitude 7,2 qui a secoué le pays le 14 août dernier.

« La scène désespérée, capturée en photos par les garde-côtes, était ” déchirante “, a déclaré Léonie M. Hermantin, directrice des communications du centre de service social Haitian Neighborhood Center Sant La Inc. Au total, 104 migrants haïtiens se trouvaient à bord du bateau à environ « 17 miles » au large de Miami lorsque les agents sont arrivés après que quelqu’un l’ait signalé, a déclaré un porte-parole des garde-côtes américains.

Décrivant la situation, un journal basé au sud de la Floride, le Sun Sentinel fait état de beaucoup d’haïtiens « assis épaule contre épaule, certains s’agrippant aux voiles et se tenant debout là où il n’y avait pas assez de place pour s’asseoir. »

Les garde-côtes ont refusé de répondre à d’autres questions sur l’origine du voyage, la provenance des personnes à bord, la tranche d’âge des passagers ou leur destination, relate le journal. Toutefois, une fois sur la côte, tous les migrants ont reçu de la nourriture, de l’eau, un abri et des soins médicaux de base ; et actuellement, aucun problème médical n’a été signalé, informe l’institution sur twitter.

Un agent de la patrouille frontalière américaine attrape la chemise d’un migrant essayant de retourner aux États-Unis le long du fleuve Rio Grande, après être passé des États-Unis au Mexique pour acheter de la nourriture, vu de Ciudad Acuna, à Ciudad Acuna, Mexique le 19 septembre , 2021. REUTERS/Daniel Becerril

Les « boats peoples » haïtiens, une histoire bien ancienne

L’histoire d’Haïti est jalonnée par de nombreuses vagues migratoires. En effet, l’auteure Gaëlle Cooreman évoque dans « l’esprit créateur » que ce phénomène aurait pris de l’ampleur au tournant des années soixante. S’il est vrai que les vagues migratoires se faisaient croissantes, elles étaient particulièrement caractérisées par le départ des personnels qualifiés. On recensa, selon l’auteur, les premiers boats peoples en septembre 1963 pour connaître une croissance soutenue en 1978. Les mesures prises par les autorités haïtiennes dans le but d’endiguer ces flux, n’ont pas empêché qu’en 1991 après le Coup d’État contre l’ex président haïtien, Jean Bertrand Aristide, d’enregistrer plus de 40 milles « boats people » en partance vers les États-Unis et dans d’autres pays de la Caraïbe. Des épisodes de ce genre se répétèrent en 1992 et en 2004 pour connaître des récurrences au fil des décennies. Ces événements sont plus humiliants les uns que les autres. Toutefois, l’incident « cayos lobos » restera dans les annales de l’histoire haïtienne comme le plus ignoble événement de ce genre.

Un mois : septembre, une année 1980

Alors que les autorités haïtiennes aient fini de célébrer le 23ème anniversaire du duvaliérisme en grande pompe, et au passage, l’union du couple Bennett- Duvalier qui a eu lieu 4 mois plus tôt, une centaine d’Haïtiens ont tenté leur chance en haute mer, au péril de leur vie en novembre 1980. Le monde découvrit avec stupeur la situation d’une centaine d’haïtiens échoués sur les rochers de Cayos lobos, une petite île dans les Bahamas. Ces boats peoples haïtiens sont restés bloqués durant trois mois sur l’île déserte éponyme.

« Ils se sont nourris comme des animaux sauvages, de criste-marine : une plante de la famille des ombellifères au goût de fiel », a fait savoir Gilbert Mervilus dans un article. Au moins 5 personnes ont péri pendant le voyage. Selon ce qu’a rapporté Dr Weibert Arthus dans son livre intitulé « Les grandes dates de l’histoire diplomatique d’Haïti », au quai Colomb à Port-au-Prince, nombreux étaient les gens qui venaient accueillir ces rescapés. Ironie de l’histoire, c’est qu’au lieu de porter assistance à ces pauvres gens, la police a roué la foule de coups.
Peu de temps après, ce sinistre a conduit à la signature d’un accord de coopération mutuelle entre le gouvernement de Duvalier et Reagan qui a autorisé les États-Unis à intercepter les Haïtiens qui tenteraient d’entrer aux États-Unis par voie maritime, et les renvoyer en Haïti.

Boat people ?

L’expression « Boat People », jugée péjorative par plus d’un, désignait selon l’acception populaire, les habitants ou ressortissants de nationalité vietnamienne qui se sont enfuis de leur pays natal, depuis l’année 1975, date de la chute de Saigon (actuellement Hô Chi Minh-Ville). Aujourd’hui ce phénomène reflète l’expérience de milliers de personnes, pas seulement des Haïtiens, mais des nations dans le monde entier.

Qu’en dit le droit international humanitaire ?

S’il est vrai que quelques principes de droits sont applicables aux réfugiés en mer, il est de bon ton de signaler que tout clandestin ou « boat people », n’est pas forcément selon le droit international « un réfugié en mer », selon l’article 1.A de la Convention relative au statut des réfugiés de 1951 ou dans celle de la Convention de l’OUA de 1969. L’appellation de réfugié de mer fait référence à des personnes persécutées du fait de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses opinions politiques. De ce fait, les sociétés hôtes considèrent plutôt ces Haïtiens comme des « réfugiés économiques», ce qui est en soi ni reconnu ni protégé par la Convention de Genève. Ce flou juridique indique donc que la prise en considération du cas de ces gens-là dépendra de la priorité des sociétés hôtes, sur un arrière-fond politique.

Boat people, un phénomène alarmant

Chaque année, des milliers d’Haïtiens risquent leur vie en tentant de faire le périlleux voyage en mer vers les États-Unis ou l’un de ses voisins plus riches des Caraïbes ou de l’Amérique Latine, dans l’espoir d’une vie meilleure. Nombreux sont ceux qui pensent que c’est leur seule option dans un pays qui est non seulement rongé par une misère abjecte, mais qui est également en proie à des luttes intestines incessantes.

Un jeune Haïtien au nom de Harold Simon interrogé par le journal britannique BBC se réjouissait d’être toujours vivant : “Je remercie Dieu pour n’avoir pas laissé ma peau”, déclare celui qui a fait la traversée vers les Bahamas trois fois, et a été attrapé et expulsé à chaque fois.
“C’est fou, mais vous essayez d’avoir une meilleure vie quelque part parce qu’il ne se passe rien ici, pas d’argent, pas de travail”, soutient-il. Les propos d’Harold ne contrasteraient en rien avec ceux des gens qui ont pris la mer au péril de leur vie. Insécurité, instabilité politique, prolifération des gangs armés, enfin toutes les conditions sont réunies pour la perpétuation de ce phénomène social si ignoble et dégradante pour la personne humaine.

Jonathan Menard

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