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Jeannite Pierre, 30 ans, est l’une des rares femmes chauffeurs de taxi à Port-au-Prince. Évoluant dans ce secteur “traditionnellement masculin”, la jeune mère de famille attire de jour en jour les regards curieux. Son choix étonne. Cependant, elle avoue que le métier qu’elle a décidé de faire lui permet de sortir de l’auberge. Sa dextérité au volant et son sens de la débrouillardise paient jusqu’à présent.

« Il n’y pas de sots métiers » …. Jeannite Pierre en fait la parfaite démonstration dans ses activités professionnelles. Au volant de son taxi, une Toyota Corolla de couleur beige, elle sillonne les rues de la région métropolitaine de Port-au-Prince pour transporter des clients un peu partout. Pour elle, les professions n’ont pas de sexe. Depuis 2016, cette dame au teint noir a tracé son propre chemin dans un milieu où la présence des femmes est rarissime.
A Carrefour de l’aéroport, à Turgeau, Bois-Verna, Bourdon, Canapevert, à Carrefour, Martisant, au Centre-Ville, parfois sur les routes nationales, Madame Pierre arpente presque toutes les rues en quête de client pour renflouer sa bourse.

« Je rêvais de devenir infirmière, mais mes conditions économiques difficiles ne le permettaient pas. J’ai donc fait preuve de créativité. Je me suis inscrite dans une auto-école, j’ai appris à conduire, j’ai eu mon permis, et depuis, je suis chauffeur de taxi », raconte-t-elle une once de fierté dans sa voix.

Ce choix, fait par la jeune conductrice, s’enracine dans sa vision de l’autonomisation socio-économique des femmes. « Je suis née dans une famille modeste dont je suis l’aîné, mes parents n’ont pas eu de grands moyens pour nous supporter financièrement alors j’ai dû me débrouiller pour répondre à mes besoins sans nécessairement compter sur un appui masculin », confie-t-elle.

Un symbole de l’autonomie féminine

Chrétienne aguerrie, madame Pierre cultive une notion que la grande majorité de femmes haïtienne ne maîtrisent pas : l’autonomie. D’après elle, aucune barrière, même religieuse ne saurait l’empêcher de pratiquer son métier.

Avec son taxi, elle dit gagner 3 mille à 3 mille 500 gourdes par jour durant les périodes achalandées. Toutefois, au cours des périodes de disette, elle lui arrive aussi de gagner moins de mille goures.

« Je suis une femme indépendante, il m’était difficile de solliciter mes parents pour mes besoins d’argent depuis mon plus jeune âge. Je n’aime pas être dépendante des autres, même de mon mari, précise la jeune dame. En plus, je ne voulais pas vivre à la merci de ce dernier ni laisser les dépenses du ménage reposer que sur ses épaules », insiste-t-elle.

Quant aux barrières culturelles et religieuses, la position de madame Pierre est tranchante. « Je suis chrétienne, explique-t-elle, j’apporte régulièrement ma bible dans mon taxi, mais cela ne m’empêche pas d’être autonome. Contrairement à ce que prônent beaucoup de doctrines religieuses considérant la femme comme un être de soumission, moi, je pense qu’elle doit être aussi complémentaire à son époux à tous les niveaux possible», ajoute la jeune chauffeur. À en croire ses dires, la participation économique de la femme au sein du foyer est un élément crucial pour le plein épanouissement de celui-ci.

Avec son mari, avec qui, Jeannite partage un toit marital depuis 6 ans, elle a mis au monde, une fillette de 3 ans. La jeune mère partage son temps entre les occupations familiales pour prendre soin de son foyer et la rue pour gagner et économiser assez d’argent afin de d’assurer l’avenir de sa progéniture.

Vaincre les stéréotypes

« J’ai reçu beaucoup de commentaires positifs et parfois je suis l’objet de remarques déplacées dans le cadre de mon travail, mais cela vient d’une minorité de passagers, notamment des femmes, qui n’apprécient pas ce que j’exerce comme profession », affirme Jeannite Pierre. La conductrice dit faire face tous les jours aux regards hautins et désobligeants de certaines femmes qui sont complexées par rapport à ce qu’elle pratique comme métier.

D’après ses déclarations, stéréotyper les femmes par rapports à leur profession est une très mauvaise chose. « Beaucoup de femmes sont jusqu’à présent enfermées dans les stéréotypes faisant croire que ces genres d’activité sont réservés aux hommes. Faute d’éducation, elles croient qu’être chauffeur de taxi est un métier masculin. Je pense qu’il n’y a aucun domaine professionnel réservé exclusivement aux hommes. Je n’exercerai pas une profession si et seulement si je ne peux pas. Car, à mon avis, les femmes ont autant de compétences que les hommes pour effectuer des tâches professionnels », rappelle la conductrice.

Zéro contravention en 5 ans, un record

Conduire à travers les rues de Port-au-Prince avec des chauffeurs de motocyclette aux comportements suicidaires, des voituriers mal éduqués et des piétons souvent imprudents, demeure un sacré défi pour n’importe quel conducteur de véhicule.

En dépits des différentes difficultés liées à la conduite de sa Corolla, Jeannite Pierre demeure une chauffeur exemplaire. Elle n’a jamais dérogé aux principes du code de la route et n’a jamais eu affaire avec la police routière. Un exploit.

« Jusqu’ici, ma plus grande fierté, explique-t-elle, c’est le fait de n’avoir jamais écopé de contraventions de la police routière en 5 ans. Je me mets toujours en règle et je fais toujours preuve de grande prudence sur les routes », soutient-elle avec fougue. « Dès que ma voiture a quelque chose pouvant attirer l’attention des policiers sur la route, je m’arrange pour la rendre conforme », ajoute celle qui reçoit constamment des félicitations de la part des policiers pour sa conduite sur les routes.
Cette discipline selon la chauffeur de taxi, est le meilleur moyen de se protéger elle-même, mais aussi les utilisateurs des voies publiques puisqu’à son avis « s’il y avait beaucoup plus de conducteurs exemplaires, il y aurait moins d’accidents sur les routes ».

Deux projets ambitieux

Jeannite Pierre ne se voit pas chauffeur de Taxi à vie. La jeune mère a d’ambitieux projets afin de gravir les échelons dans son domaine. « J’ai déjà aidé d’autres femmes à apprendre à maîtriser le volant à l’instar des auto-écoles. Puisqu’elles ne sont pas persévérantes, beaucoup d’entre elles ont abandonné en chemins. Face à ce constat, je rêve de fonder une auto-école dès que j’ai les moyens afin d’enseigner à des femmes les règles de la circulation. Objectif : voir plus de femmes, chauffeur de taxi à travers le pays », rêve-t-elle.

En plus de son rêve de fonder sa propre d’auto-école, Jeannite se voit aussi comme une patronne à l’avenir. Avoir une société de taxi, pourquoi pas.

La jeune dame dit caresser le rêve d’avoir sa propre société de transport qui fournira des taxis à titre de location a des jeunes des deux sexes qui cherchent désespérément un emploi afin de permettre à ces derniers de gagner leurs vies à leurs tours.

« Si je le fais, d’autres femmes peuvent le faire aussi », croit madame Pierre qui souhaite voir plus de femme chauffeur à travers les rues de Port-au-prince et aussi des femmes pratiquer toutes sortes de métiers, particulièrement ceux réservés, dit-on, à la junte masculine.

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