Mélange d’invocation mystique, de procédés magiques et de certains éléments des rituels venus d’Afrique de l’Ouest, les guédés, typique dans le panthéon du vodou haïtien, restent probablement une pierre d’achoppement à la science. Certaines pratiques de ce rituel vodou échappent à l’entendement humain et à l’explication du monde intelligible.

Tous les humains de la planète terre de leur vivant reservent des jours pour fêter. Mais les morts ont en commun une seule date marquant leur fête, celle du 1er novembre étant désignée sous l’appellation de « La Toussaint » par l’Eglise catholique. L’une des plus importante reste définitivement la fête des guédés en Haïti, commémorée jusqu’à présent le premier et le deuxième jour du mois de novembre.

Une virée au grand cimetière de Port-au-prince

Il sonne 2h du matin. C’est le jour consacré aux esprits ancestraux. Natacha*, la voisine de la chambre d’à côté se lève tôt ce matin-là. L’odeur du café transperce chaque petit trou de l’odorat. La cacophonie produite par les ustensiles de cuisine réveille presque tous les membres du voisinage. Elle se débrouille malgré tout pour être là aux premières heures du lever du soleil au cimetière de Port-au-Prince. Ses grands-parents sont enterrés là-bas. Cette dame aux cheveux crépus, âgée de 26 ans, témoigne son adhésion à cette pratique depuis l’âge de la puberté. « J’avais exactement 13 ans quand ma maman m’emmenait au cimetière pour vénérer certains membres de la famille qui ont déjà traversé », raconte-t-elle. Je ne comprenais pas ce qu’elle faisait mais une bonne partie de ces choses reste dans mon subconscient, conclut-elle.

Il est maintenant 7h du matin. Les nuages occupent une bonne partie du ciel. Un vent léger et doux se fait sentir à la rue Mgr Guilloux. Certains riverains sont déjà érigés en spectateurs. Rien d’indique vraiment qu’aujourd’hui est la Toussaint. Aucun signe annonciateur dictant que la plus grande demeure des morts aura à accueillir un évènement magico-religieux. Les tas d’immondices qui se trouvent dans le secteur le témoignent. Les carcasses de voitures qui se trouvent à côté du mur servant de clôture pour le « grand cimetière » le prouvent bien.

7h 30 du matin, Natacha est déjà dans les parages du cimetière. L’entrée principale qui est à la rue de l’enterrement regorge déjà de monde. Sur le frontispice du mur à l’entrée est écrit : Souviens-toi Que tu es poussière. Et une fois rentrée par la grande barrière en soulevant la tête vers le haut, cette petite phrase vous tombera droit dans l’œil: Kounya Panse Ak Pwòp Tèt Paw. Cela fait peur peut-être, mais cela ne dérange guère la foule qui continue à verser du café par terre.

Pour traverser la barrière principale, un groupe de gens se masse aux alentours. Des plats de toute sorte de la cuisine haïtienne, tels le tchaka sont empilés non loin d’une ligne de bougies de toutes les couleurs allumées.
Plus bas au fond de la cour, des petites marchandes détaillent leurs marchandises : des amulettes, des objets typiquement vodou, du rhum et du « Kleren ».

Gloria, une habituée à ce genre d’évènement, l’air très soucieux de ce qu’elle fait, affirme que l’ordre des choses a tout-à-fait changé cette année. Elle se plaint de n’avoir pas encore été sollicitée jusqu’à présent. Toutefois, elle reste confiante quant à un ultime coup de chance de la part de loas.

L’heure n’est plus à la pause. Soudainement, une tripotée de gens se fait remarquer dans la zone CTCP E-7 du cimetière. Ce sont les initiés. L’un d’entre eux, Ati national d’alors du vodou, Augustin St Clou. Il vient pour saluer Baron. Il faut traverser le Mémorial du 12 janvier 2010 en tournant à droite pour arriver jusqu’à baron où une grande croix à la peinture noire est érigée. Devant il y a Baron, le premier enterré du cimetière, grand maitre des guédés et tout juste derrière lui se trouve la belle commère Grande Brigitte. Tout en haut il y a l’épitaphe : Bonne fête à tous les morts. Et par-dessous duquel se trouve une fresque murale modelée avec Baron tenant la main de sa campagne Grande Brigitte. Cet endroit loge dans l’ensemble le Mémorial du 12 janvier 2010 et l’Eglise Notre Dame des Douleurs.

Illustration de cérémonie vodouesque au cimetière de Port-au-Prince. Crédit Photo : IMEDIA

La foule s’agrandit peu à peu. La petite Chapelle de Notre Dame fonctionne au milieu même de cette ambiance. D’un côté, les fidèles scandent des chants dédiés au Christ et à la Sainte Marie. Et parallèlement, les vodouisants chevauchés par les guédés, se livrent à des mouvements de danse, avec des gestes érotiques frisant l’indécence. Un tableau qui dépasse le concept se syncrétisme religieux.
Cette grande expression populaire donne lieu à des moments d’exaltation phénoménale. Des sourires et rires fous accompagnent des chants typiques du vodou. Gare aux oreilles chastes. Il pleut des mots vulgaires et obscènes un peu partout dans le cimétière.

Des bougies allumées et des pots de café s’alignent à la file indienne aux pieds de la grande croix à la peinture noire. Des adeptes font leur demande. Un homme unijambiste, éclabousse la poussière par quelques gouttes de rhum et se vante déjà de son show. Il dit : « mwen pa bay bawon kleren blanch mwen menm se bon rhum mwen bay ». De l’autre côté, une dame de petite corpulence avec un accoutrement de couleurs mauves et noirs, laisse le choix aux participants entre un bain composé de feuilles de plusieurs plantes et d’autres substances qu’on ne peut identifier pour la somme de Cent gourdes (se pou siw gen giyon) et Cents cinquante gourdes (siw ap chache pwoteksyon, gerizon). Cette mambo a l’air très sûre d’elle et elle affirme qu’elle travaille en moyenne quinze mille gourdes pour des séances du genre.
Il est actuellement 13h, les adeptes ne viennent en grande nombre cette année-là. Ils sont pour la plupart des jeunes. Tout au long des couloirs se trouvent des pauvres gens. Ils sont là par dizaine et assis l’un à côté de l’autre pour être à la merci des participants.

Vers une définition de la mort

La mort ne se définit plus comme la cessation de la vie. Certains adeptes du vodou disent que la mort c’est une autre forme de vie dans un autre corps ou peut-être même que la mort est encore la continuité de la vie. Selon Bilolo Cogo, « la mort n’existe pas, elle est tout simplement une autre étape de la vie ». Aussi, doit-t-on demander si cette déclaration a une portée scientifique? Les rituels mystiques, le bain par la sauce piquante de certaine partie du corps durant la fête guédée sont-ils explicables par la science ?

Il ne faut certainement pas tomber dans le scientisme, c’est-à-dire cette tendance à vouloir tout expliquer par la science. La science tout comme la religion, sont les deux manières humaines de représenter le monde. Et cela on ne devrait surtout pas l’oublier, elles se sont affrontées au cours de l’histoire.

Selon les propos du sociologue Ernso Mervil: « ce qui se passe aux cimetières durant la période des fêtes de la mort, guédés, s’inscrit dans un système de représentations destiné particulièrement à exprimer le monde mais également dans un ordre pratique à aider ces individus à vivre et à s’adapter à leurs conditions d’existence ».

Certaines traditions ou pratiques religieuses qu’on retrouve dans le vodou, les guédés par exemple, sont de l’ordre magico-religieux et du coup on les place plus ou moins dans la catégorie « parasciences ». C’est en réalité des expériences individuelles qui échappement complètement aux sciences naturelles mais également à la psychologie et à la sociologie, explique-t-il.
Pour Welele Doubout de son nom d’artiste : « il n’y a pas vraiment une différence entre la science et le vodou ». Le vodou c’est peut-être encore la science. La science c’est en quelque sorte l’hypocrisie de la connaissance tandis que le vodou c’est la connaissance pure.
Pour le responsable de LAKOU mystique dans NIBOU du côté de la localité de Bainet dans le Département du Sud-Est, ce n’est pas aussi facile pour n’importe quel individu de donner une interprétation précise de la présence des gens au cimetière, dit-il. Les gens au cimetière qui allument des bougies pour invoquer leur dieu ne font rien de scientifique, ajoute-t-il.

Illustration de cérémonie vodouesque au cimetière de Port-au-Prince. Crédit Photo : IMEDIA

L’une des caractéristiques de la modernité n’est autre que la rationalité. Si l’on se fie à la rationalisation scientifique, il devient complètement impossible d’apercevoir de l’invisible derrière le visible, c’est-à-dire des êtres et des forces transcendants ou immanents qui dépassent le simple vodouisant en train de s’imbiber la partie génitale de sauce piquante sans qu’il soit admis peu de temps après l’hôpital. C’est vraisemblablement un des défis ou disons mieux un des mystères que la science n’arrive pas encore à élucider.

Fenel Pélissier