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Chez nous, l’industrie du loisir sinon la notion même de loisir est longtemps plongée dans le coma, et le cinéma comme espace récréatif et pédagogique, est mort. Celui ou celle qui, comme moi, aspire au luxe de se relaxer devant un téléviseur ou un Smartphone, paie l’abonnement Netflix ; ensuite peut s’arroger le droit de débattre avec prétention ce que peut offrir l’accès à une carte de crédit : un certain loisir.

En regardant Netflix avec l’objectif de me détendre devant un ordinateur qui n’est même pas le mien, j’ai été poussé à faire une étrange comparaison. La série sud-coréenne ‘’Squid Game’’ créée et écrite par Hwang Dong-hyuk qui cartonne sur Netflix, renvoie, à mon avis, une image bien habituelle. Celle de la région métropolitaine de Port-au-Prince qui ne cesse « d’éliminer » les vies des citoyens haïtiens comme si ce n’était qu’un jeu. Une plaisanterie. On dirait qu’en suivant les infos, j’ai visionné durant les 9 épisodes de la première saison de la série, une description du quotidien de millions d’haïtiens. Celle des pauvres vivant dans les quartiers populeux jusqu’aux richissimes hommes d’affaires, en passant par la classe moyenne dont la majorité de ses membres se réclament neutres et s’affichent silencieux.

Une réalité locale sud-coréenne décryptée dans le cinéma, adaptable à la réalité de la population civile haïtienne dont les membres sont devenu des participants naïfs à des jeux enfantins, cyniques, lugubres et pathétiques, organisés par les gangs armés sous l’emprise de la mafia économique et politique.

Les pauvres, les endettés, les « Ti Machann » sont tous des participants. Avec une illusion de libre arbitre qui les fait penser qu’ils sont dans une démocratie, une parodie de démocratie en réalité ; qu’ils sont libres de sortir de chez eux et qu’ils ont le choix. Ce choix de rester chez eux et crever de faim gentiment, ou encore celui de braver les balles des kalachnikovs de tels forcenés à Martissant, de tels seigneurs à Grand Ravine, de tels caïds à Village de Dieu ou tels fêlés à la Croix des bouquets, et autres endroits, pour survivre.

Le choix de concourir le jeu de la vie, de l’insécurité, du viol, du kidnapping, en traversant la 3e circonscription de Port-au-Prince.

Une traversée de quelques minutes en voiture ou à pied qui parait pourtant simple, alors qu’en réalité c’est comme vouloir traverser l’enfer. Un véritable défi. Un défi qui doit être obligatoirement affronté pour se rendre aux « factory’s » suicidaires et aliénants où bossent des milliers d’âmes afin de subvenir aux besoins de leurs familles, avec un salaire minimum tuberculeux.

Ces familles prennent le risque pour rembourser les prêts bancaires, pour restituer l’argent des coopératives, donner à manger et éduquer leurs fils et filles, leur offrir un cadeau d’anniversaire, gagner suffisamment d’argent pour payer une prescription médicale ou l’hospitalisation d’un parent. En résumé, c’est pour faire face à la précarité et la misère abjectes dans lesquelles sont assujettis des millions d’êtres humains qui ont commis le seul péché de naître sur ce bout de terre.

Mais, jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour sortir de cette galère ?

En attendant une réponse collective à cette question, nous continuons à jouer à 2 kilomètres du jeu du calamar. Les braves résidents de Carrefour ou des zones avoisinantes qui se pointent à Portail Léogane, ou au Bicentenaire, ou encore au bas de la Ville, le savent. Ils savent très bien que dès le moment qu’ils agrippent un minibus de transport en commun délabré à Portail Léogâne, si la défense leur pousse en dehors des contours du calamar tracé au sol, ils mourront. Oui ! Ils mourront tous ! D’une balle à la tête surement. Pauvre Carrefourois. Puisqu’ils rodaient dans une zone rouge. Une vallée de l’ombre et de la mort.


Inspecteur royal secret !

Les parieurs invétérés comme Seong Gi-hun (Lee Jung-Jae du vrai nom de l’acteur), qui parfois avec un peu de chance réussissent l’épreuve de la traversée de Martissant au quotidien, sont des survivants-morts. Morts à l’intérieur, vides d’émotions, témoins de l’ampleur de la cruauté des hommes, de leurs frères. Ils sont témoins oculaires de la schizophrénie des uns au cynisme des autres.

Témoins d’un pays déshumanisé où la notion de l’État est effacée, où le chacun pour soi est la règle, où règne l’absence de solidarité humaine, où les nouveau-nés se font arrachés du ventre de leurs mères par des balles assassines, où l’anus et le vagin d’une femme peuvent être charcutée pour ne faire qu’un seul organe après avoir été violée dans ces deux orifices des dizaines de fois par des dizaines de ‘’san benyen ’’.

Où des autorités, dits de la Police, préfèrent récupérer des carcasses de voitures de l’institution en lieu et place des cadavres de policiers qui ont été victimes lors d’embuscades des bandits et des complots d’hommes politiques véreux.

Ces survivants sont surtout des rescapés, témoins de la cupidité, de la méchanceté et de la barbarie de l’être humain qui est prêt à commettre les pires horreurs et atrocités pour gagner de l’argent et devenir riche et tristement célèbre pour une courte durée. Hélas !

Témoins de l’horreur de ses exécutants aux visages masqués, dont la plupart sont des gamins qui ont pour mission d’appliquer les règles de la tuerie des riches, des hommes politiques et des puissants. Carrées, Cercles, Triangles : tous des exécutants de la même couleur. Des bourreaux prêts à enlever la vie au moindre signe du Chef. Des violeurs, des trafiquants d’organes avec des symboles différents comme signe de hiérarchisation mais avec une même mission. Celle de tuer, de répandre du sang et d’installer la terreur.

Illustration de scène dans la série ‘’Squid Game’’. Crédit Photo : Netflix

Une ‘’gangocratie’’ bien ficelée avec des criminels en col blanc, des notables de la diaspora haïtienne mais surtout avec les armes importées des pays puissants qui se disent ‘’amis d’Haïti’’. Tout ceci, pour le bon plaisir des ‘’VIP’’. Ces riches, ces vieux, ces richissimes du troisième âge, aux mains tremblants avec des troubles érectiles, qui veulent qu’une chose « se détendre », mais avec du sang, le sang des pauvres. Tout en espérant que les spectacles macabres peuvent les exciter et faire fuir les honnêtes gens, la réserve saine de ce pays, afin qu’ils puissent être les seuls maîtres et seigneurs des lieux.

Étonnamment, ils sont depuis le début, ceux qui fixent les règles dans les banques, qui empruntent de l’argent aux pauvres, qui investissent dans les restaurants et dépôts alimentaires, qui nourrissent la chaire des pauvres. Ils sont ceux qui participent aux jeux du peuple, qui interviennent à la radio pour proposer des solutions mais qui parallèlement tirent les ficelles et financent les gangs.

Face à ces ‘’VIP’’ ultra-organisés, la cupidité qui nous mène sans cesse à la quête irréversible de l’argent, la faute de solidarité, l’ignorance, la primauté de l’individualité sur le collectif, nous mèneront droit en enfer. Ces défaillances nous tueront tous, ou presque.

Au terme de cette « série » qu’on nous impose, seul 1% de nous, les plus combatifs et les plus résistants, en sont conscients, pourront peut-être survivre face à cette terreur, et crieront Hourra !

Ensuite ils devront rester éveillés pour qu’il n’y ait pas de nouvel épisode de ce type sur le sol de notre Haïti chérie.

Marc-Evens Lebrun

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