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Rodney Saint-Éloi, écrivain et éditeur né à Cavaillon en Haïti.  Crédit Photo : Pascal Dumont

 

De Rodney Saint-Éloi

Avec l’assassinat de Jacques Roche en juillet 2005, j’ai été tout aussi assassiné.

Je n’ai plus de corps.

Je n’ai plus de terre.

Je n’ai plus de sang.

Je vivais à Montréal mes premières années d’exil.

Le pays était alors pour moi, face au cauchemar politique des uns et des autres, le visage de cet ami capital que j’aimais tant.

Nous nous écrivions de longues lettres, car Jacques venait de découvrir la révolution numérique, il avait une adresse mail, et il ne croyait pas ses yeux, c’était si facile de s’écrire et de se répondre. Il était un enfant qui avait découvert la possibilité du gâteau et de ses jouets favoris. Il publiait nos correspondances dans le journal “Le matin” dont il dirigeait la rubrique culturelle.

Ma grande amie Anaïse Chavenet, qui travaillait au journal, m’écrivait pour m’annoncer que Jacques Roche était kidnappé.

Je n’avais pas le temps de comprendre ce que voulait dire kidnappé quand il s’agit de l’ami Jacques.

Anaïse Chavenet m’avait parlé au téléphone le jour d’après pour me dire que les bandits avaient demandé une rançon.

Je n’avais encore rien compris.

Et moi, j’étais carrément abasourdi, avec ces mots, et leur charge de violences. Je ne savais quoi faire?

C’est le poète Willems Édouard, à son tour, sera assassiné à Port-au-Prince dix ans plus tard, qui m’a écrit un mot, tôt le matin, pour m’annoncer que le corps sans vie de Jacques Roche a été retrouvé sur le trottoir. Naturellement, je me suis mis à pleurer la mort de mon ami et de mon frère.

Nous sommes tous deux nés à Cavaillon.

Nous sommes tous deux des poètes fous, croyant faire de la poésie notre ancrage et notre refuge contre la barbarie

Nous avons ensemble essayé de comprendre ce que vivre veut dire, ce qu’écrire veut dire dans un pays de cannibales.

Nous avons été jeunes et rebelles, ensemble, à nous promener dans ces rues gonflées de ressentiments et d’orgueils fades.

Nous avons cru que les mots avaient des ailes et pouvaient tout changer.

Jacques et moi, nous rêvions de révolution.

Jacques et moi, nous rêvions de liberté

Jacques et moi, nous rêvions d’amour.

Je devais écrire à Jacques Roche, une lettre, une lettre d’amour pour refuser sa mort.

Je voulais savoir pourquoi a-t-on tué Jacques Roche?

J’ai écrit un tout petit livre. Pas un livre. Plutôt une lettre. Pour saluer sa mémoire. Pour me dire à moi-même tous les matins que Jacques, mon ami, mon frère, est bien vivant. Depuis 15 ans, tous les matins, je lis et relis ce poème, pour envisager la possibilité d’une île.

Je partage avec vous ce court extrait de Jacques Roche, je t’écris cette lettre.

Apprendras-tu l’exil
À tes pieds exilés
Là-haut
Tes pieds poudrés
Toucheront le sol
Seulement pour nous rappeler que
Toute terre est fruit d’espérance

Chacun d’entre nous devrait écrire une lettre à un ami. Écrire ces mots qui rappellent notre présence. Lui dire que la ville est debout, que les bouleaux résistent aux saisons, que les goélands cachent loin des îles leurs cris de liberté. Chacun d’entre nous devrait écrire à quelqu’un pour lui dire que, même assassinés, les amis sont chers. Leur rire nous rend vivants. Honneur à Jacques Roche pour qui j’écris ma plus longue lettre: que c’est triste de mourir, sans ses yeux. Ton visage demeure dans mon souvenir comme un soleil.

Extrait de Jacques Roche, je t’écris cette lettre, Montréal, Mémoire d’encrier, 2013.

Ouvrage en en vente Ici

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